«Smart drugs» chez les étudiants: symptôme de la société de performance?

  • Forum
  • Le 17 novembre 2014

  • Martin LaSalle

Johanne Collin étudie les motifs culturels liés à la prise de psychotropes chez les étudiants d'université. Image : BdeV Selon diverses études, un certain nombre d'étudiants d'université auraient occasionnellement recours à des médicaments psychotropes en vue d'un examen à passer ou encore pour effectuer un travail de session. Et si ce phénomène en apparence grandissant était le symptôme d'une société valorisant à l'excès la performance, voire la surperformance?

 

C'est l'une des hypothèses qu'entend vérifier Johanne Collin, sociologue, historienne et professeure à la Faculté de pharmacie de l'Université de Montréal, dans une recherche qu'elle mène et dont elle a présenté le cadre à l'occasion d'un séminaire de l'Institut de recherche en santé publique de l'UdeM (IRSPUM).

Les amplificateurs cognitifs ou nootropes (smart drugs) les plus connus sont les amphétamines, le méthylphénidate (commercialisé sous le nom de Ritalin) et le modafinil (Alertec). Chacun permet respectivement de rester éveillé plus longtemps, d'avoir une plus grande concentration et d'atteindre un degré plus élevé de vigilance cognitive.

L'usage de ces médicaments pour améliorer les performances scolaires est un phénomène bien réel qui, depuis 1992, aurait connu une hausse de 542 % sur les campus américains, selon des données citées par celle qui dirige aussi l'équipe de recherche sur le médicament comme objet social.

Si ce phénomène est bien réel, il serait à la fois mal compris et difficile à cerner. «Les études quantitatives sur le sujet indiquent que de 5 à 35 % des étudiants de certaines universités américaines recourraient à des psychotropes à des fins non médicales, ce qui est assez imprécis», indique Johanne Collin.

Un débat éthique

Tant aux États-Unis qu'au Canada, un débat a émergé depuis le début des années 2000 quant à la distinction épistémologique entre le traitement médical des maladies tel le trouble déficitaire de l'attention avec ou sans hyperactivité et l'amplification du potentiel cognitif.

Selon Mme Collin, les partisans du recours aux nootropes issus du courant néolibéral soutiennent que l'usage de ces produits profiterait à l'ensemble de la société, que leur accès permettrait une amélioration des chances de réussir pour tous.

À l'opposé, d'autres déplorent que l'efficacité de ces médicaments – sur des personnes ne souffrant d'aucune maladie – n'a pas été démontrée scientifiquement, tandis que les effets indésirables de sleur consommation semblent importants. Ils rejettent aussi l'idée voulant qu'un médicament puisse, à lui seul, donner les mêmes chances de succès à tous.

Et ultimement «le droit de refuser de prendre ces amplificateurs cognitifs serait compromis s'il advenait que le rehaussement des exigences de performance finissait par n'avantager que ceux qui en consomment», fait-elle remarquer.

L'urgence de documenter le phénomène

Pour Johanne Collin, ce débat éthique soulève de nombreuses questions illustrant l'urgence de documenter le phénomène de l'usage des smart drugs.

Appuyée par le programme Nouvelles initiatives de l'IRSPUM, Mme Collin a entrepris une recherche sociologique visant, dans un premier temps, à mesurer la fréquence du recours aux psychotropes chez les étudiants d'université francophones et anglophones de Montréal. Ensuite, elle examinera l'influence des contextes culturel, social et institutionnel sur les étudiants qui prennent des nootropes.

Pour ce faire, elle a déjà rencontré des étudiants en groupes de discussion et elle effectuera sous peu un sondage auprès d'un vaste échantillon d'étudiants inscrits à temps plein dans différents programmes des quatre grands domaines que sont les sciences de la santé, les arts, les sciences naturelles et les sciences sociales. Enfin, elle entend s'entretenir en profondeur avec une cinquantaine d'entre eux.

«Les données que nous recueillerons permettront de contribuer à la compréhension du phénomène et de déterminer d'où vient le besoin d'améliorer ses performances cognitives», ajoute Johanne Collin.

Elle suppose que, parmi les explications, il pourrait y avoir ce qu'on appelle l'«éthos de la performance», c'est-à-dire un objectif personnel de contrôle sur son corps, sa santé et ses performances dans tous les pans de la vie.

«On aurait tort de croire que ceux qui instrumentalisent ainsi leur corps sont des marginaux ou des toxicomanes : ils sont peut-être le fruit de l'intériorisation de l'idéal néolibéral axé sur l'hyperperformance et la productivité, et peut-être aussi l'expression du phénomène plus large de la “pharmaceuticalisation” qui caractérise nos sociétés occidentales», soumet-elle en conclusion.

Martin LaSalle