La douleur chronique est un «grave problème de santé publique»

  • Forum
  • Le 24 novembre 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Les recherches ont permis de mieux comprendre les mécanismes en jeu dans l’apparition de la douleur chronique et sa persistance, constate la chercheuse Manon Choinière.Selon Manon Choinière, professeure à la Faculté de médecine de l'Université de Montréal et chercheuse au CHUM, la douleur chronique est «un grave problème de santé publique dont les coûts directs et indirects au Canada s'élèvent à plus de 60 milliards de dollars par année, ce qui se compare aux coûts du cancer, des maladies cardiovasculaires et du diabète».

 

On estime que le quart de la population (22 % des hommes et 27 % des femmes) souffrira de ce type de douleur au cours de sa vie, une proportion qui s'accroît avec l'âge.

Depuis plus de 20 ans, la professeure Choinière étudie ce phénomène qu'elle considère comme une maladie mésestimée, lançant des études auprès de vastes cohortes qui peuvent compter jusqu'à 2000 sujets. Elle siège à la Table sectorielle en gestion de la douleur chronique du Québec, qui regroupe les quatre universités offrant une formation en médecine. Ses travaux sont financés par les Instituts de recherche en santé du Canada et par le Fonds de recherche du Québec–Santé.

Forum l'a rencontrée à son bureau du Centre de recherche du CHUM.

 

Qu'est-ce que la douleur chronique?

M.C. : La douleur est la réaction du corps devant une agression. Elle a pour fonction, sur le plan évolutif, de nous mettre en garde contre d'éventuelles attaques. René Descartes la présentait comme un influx nerveux envoyé de la blessure au cerveau. Elle est nécessaire à la survie; les gens qui ne ressentent aucune douleur meurent jeunes.

La douleur chronique, par contre, peut être associée à une maladie elle-même chronique (comme l'arthrite rhumatoïde) ou encore à une anomalie due à un dérèglement du système nerveux. La sensation de douleur ne joue plus son rôle de symptôme et n'a pas cette fonction d'alarme. Elle devient invalidante et difficile à traiter. Encore méconnue et sous-estimée, la douleur chronique est négligée jusque dans la formation des médecins. Les cours donnés aux futurs cliniciens prévoient aussi peu que six heures exclusivement consacrées à ce sujet. Compte tenu de son importance, des efforts sont faits pour corriger cette lacune. Il y aura l'an prochain, notamment, un nouveau programme de surspécialité médicale portant sur la gestion de la douleur à l'Université de Montréal.

 

Sommes-nous tous égaux devant la douleur?

M.C. : Des personnes ont une tolérance plus grande à la douleur. Le boxeur sur le ring, par exemple, ne ressent pas tous les coups portés avec la même acuité... même si ça va lui faire mal dans quelques heures. On sait aussi que la douleur chronique touche davantage les femmes que les hommes. De plus, l'âge joue un rôle. Mais les personnes qui souffrent de façon chronique sont souvent stigmatisées. On les qualifie de malades imaginaires, de plaignardes. Avant d'être scientifiquement documentée, la fibromyalgie était considérée comme un mal psychologique. Même chose pour l'épilepsie, qu'on surnommait «mal du diable». Il y a une composante psychologique dans la douleur chronique, mais elle n'est pas nécessairement dominante.

 

Les médecins disposent-ils d'outils adéquats pour la traiter?

M.C. : Oui, sans aucun doute. Les médicaments se sont multipliés, et on a trouvé des effets analgésiques à des molécules qui n'étaient pas à la base conçues pour cet usage, comme des antidépresseurs. Mais on demeure encore trop prudents, parfois, pour soulager la douleur exprimée par un patient. De plus en plus, les recherches tendent à démontrer que le traitement de la douleur immédiatement après une chirurgie a pour effet de diminuer l'incidence de la douleur chronique.

Un autre problème est l'insuffisance de cliniques spécialisées. Celles qui existent font du bon travail, mais ne répondent pas à la demande. Le temps d'attente peut s'allonger jusqu'à un délai de deux ans. C'est beaucoup trop compte tenu des répercussions de la douleur chronique sur la qualité de vie : sommeil altéré, vie de couple perturbée, relations sociales qui se détériorent. Cela peut mener à des pertes d'emploi, à la dépression. Les personnes atteintes auraient également quatre fois plus d'idées suicidaires que la population en général.

 

Que reste-t-il à faire en matière de recherche sur la douleur?

M.C. : Beaucoup de choses, surtout sur le plan de la prévention. Il faut s'attaquer aux facteurs de risque. Personnellement, je me suis intéressée à ceux liés à la douleur postopératoire. Nous avons mené une vaste étude multicentrique auprès de plus de 1200 personnes qui ont subi des chirurgies cardiaques et nous avons mis au jour des facteurs de risque de douleur chronique postopératoire sur lesquels on peut agir, comme l'intensité de la douleur dans les premiers jours suivant la chirurgie.

Cela dit, les recherches nous ont permis de beaucoup mieux comprendre les mécanismes en jeu dans l'apparition de la douleur chronique et sa persistance. On en sait plus aujourd'hui grâce entre autres aux études de Ronald Melzack, de l'Université McGill, qui a formé plusieurs générations de chercheurs et qui a placé le Québec parmi les chefs de file mondiaux relativement à cette question. Le Réseau québécois de recherche sur la douleur compte une soixantaine de chercheurs dans ce domaine.

Propos recueillis par Mathieu-Robert Sauvé


 

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