Les traumatisés crâniens légers ont le sommeil agité

  • Forum
  • Le 24 novembre 2014

  • Dominique Nancy

La douleur à la suite d’un TCCL joue un rôle important dans les perturbations du sommeil et dans la persistance des symptômes postcommotionnels.Sylvain est tombé de vélo. Quelques semaines plus tard, il se croit rétabli, mais il a de la difficulté à trouver le sommeil et souffre de maux de tête. À quoi attribuer ce contrecoup? C'est l'une des questions auxquelles répond une étude qu'a dirigée Gilles Lavigne auprès d'une centaine d'individus qui ont subi un choc léger à la tête.

 

Les sujets de recherche avaient tous reçu un diagnostic de traumatisme craniocérébral léger (TCCL), établi par l'équipe du Dr J. F. Giguère, de l'Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, environ six semaines auparavant, mais certains n'éprouvaient aucune douleur. «La moitié des traumatisés crâniens légers sont affligés de douleurs persistantes, de pertes de mémoire et d'un dérèglement du sommeil alors que les autres ne rencontrent aucune complication, affirme le professeur de la Faculté de médecine dentaire de l'Université de Montréal. Parmi ceux qui souffrent, quelque 15 % développeront une forte douleur chronique vive et des troubles de l'humeur et du sommeil un an après l'accident.»

Les chercheurs ont voulu savoir ce qui distingue les gens souffrant d'un TCCL avec douleur des autres patients qui en seraient protégés. Les participants à l'étude ont rempli des questionnaires destinés à documenter leur style de vie, leurs habitudes de sommeil et leurs symptômes liés à la douleur. «Un lien existe entre les mécanismes de la douleur et ceux du sommeil, mentionne M. Lavigne. Un mauvais sommeil engendre une sensibilité accrue à la douleur et les personnes aux prises avec des douleurs chroniques se plaignent de la médiocre qualité de leur sommeil. Mais ce lien entre les deux troubles est encore peu étudié.»

Gilles LavigneUn sous-groupe de 24 sujets ont ensuite passé deux nuits au Centre d'études avancées en médecine du sommeil de l'Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, où ils ont dormi sous l'œil attentif des chercheurs et de leurs machines. Les résultats publiés dans le Journal of Neurotrauma en 2013 indiquent que les traumatisés crâniens légers dont la douleur ne s'estompe pas ont une modification des ondes cérébrales durant leur sommeil, ce qui pourrait expliquer en partie pourquoi ils sont souvent fatigués même après une nuit dans les bras de Morphée.

Plus précisément, les électroencéphalogrammes révèlent que les traumatisés crâniens légers dont la douleur est de modérée à intense présentent une augmentation des ondes cérébrales rapides (bêta et gamma) dans toutes les phases du sommeil, principalement durant le sommeil paradoxal. «Cela semble être la signature cérébrale des effets ou de la présence de la douleur pendant le sommeil des traumatisés crâniens», souligne M. Lavigne, dont la découverte découle d'une collaboration avec la doctorante Samar Khoury et un ancien professeur de la Faculté de médecine de l'UdeM, Guy Rouleau.

Selon le professeur Lavigne, ces résultats mettent en évidence un sommeil hybride, soit la présence d'ondes cérébrales contribuant aux fonctions récupératrices du sommeil et d'ondes rapides de la vigilance à l'éveil. «Après un traumatisme crânien léger, le cerveau des patients dont la douleur persiste reste en état d'hypervigilance et perd la capacité de se reposer... même lorsqu'ils dorment! C'est un peu comme s'ils dormaient avec la lumière, la télévision et la radio en permanence allumées.» Pas reposant!

Prédisposition génétique

Gilles Lavigne étudie depuis plusieurs années les facteurs qui influent sur la vigilance chez le «douloureux chronique». Dans les travaux qu'il mène à la Chaire de recherche du Canada sur la douleur, le sommeil et les traumatismes crâniens, dont il est titulaire, le dentiste qui est aussi neurophysiologiste de formation s'intéresse tout particulièrement à la manifestation des troubles du sommeil et de la douleur chronique chez les individus qui ont subi un TCCL.

«On sait aujourd'hui que les victimes d'un traumatisme crânien léger peuvent se trouver en présence des mêmes difficultés que les patients ayant des douleurs chroniques et faisant de l'insomnie», rappelle-t-il. Autrement dit, ce n'est pas parce qu'elles récupèrent vite qu'elles n'auront pas de séquelles à long terme. Le professeur Lavigne incite les médecins à se montrer vigilants et à prendre sérieusement en considération la coexistence douleurs et troubles du sommeil chez ces patients. «La douleur, surtout si elle est associée à des troubles de l'humeur, joue un rôle majeur dans la persistance de leurs symptômes, dit-il. Nos travaux ont démontré que l'intensité de la douleur un mois après l'accident permet de prédire un risque six fois plus élevé de souffrir de douleurs chroniques un an plus tard.»

Les chercheurs se sont ensuite demandé si la douleur chronique à long terme était liée à une prédisposition génétique. Il semble que oui.

À partir de cultures de lymphoblastes de 94 patients ayant subi un TCCL et de sujets en bonne santé, ils ont étudié l'expression du gène BDNF (brain derived neurotrophic factor). Cela leur a permis de mettre au jour une protéine qui serait exprimée uniquement chez les traumatisés crâniens légers, soit la présence du génotype Val/Val dans le BDNF qui est en outre associé au risque accru de souffrir de douleurs chroniques.

«D'autres analyses sont toutefois nécessaires pour mieux comprendre le mécanisme déclenché par le BDNF comme vecteur de protection ou du risque dans la chronicité des symptômes postcommotionnels», déclare-t-il.

La science ne connaît pas de repos...

Dominique Nancy


 

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