Les travailleurs migrants sont en meilleure santé que leurs collègues nés au Québec

  • Forum
  • Le 24 novembre 2014

  • Dominique Nancy

Marie Noëlle Do ThanhChaque année, jusqu'à 55 000 immigrants font leur entrée au Québec. Pour certains, les différences culturelles paraissent insurmontables et ils éprouvent des difficultés d'adaptation. Bon nombre cependant s'intègrent à la société d'accueil et y sont heureux malgré les embûches.

 

«J'ai voulu savoir ce qui distingue les immigrants de première génération des travailleurs québécois sur le plan de l'intégration et de la santé psychologique au travail. Quelle est la portée des différences culturelles?» explique Marie Noëlle Do Thanh, qui a consacré à ce sujet son doctorat mené sous la direction du professeur Luc Brunet, du Département de psychologie de l'Université de Montréal.

Par «santé psychologique», la chercheuse entend le bien-être et la détresse psychologique. Elle a pris soin de prendre en compte les ressources individuelles comme la proactivité, la résilience et l'optimisme, des facteurs clés de la santé psychologique des travailleurs migrants.

Elle a sondé à l'aide de questionnaires 400 personnes travaillant dans deux centres d'appels d'une grande coopérative financière canadienne établie à Montréal. Son échantillon comprenait des natifs du Québec et des immigrants de première génération de différentes origines : Afrique du Nord, Amérique latine, Asie centrale et Haïti. La majorité des participants migrants, âgés de 21 à 30 ans, possédaient un diplôme universitaire.

Première surprise : les travailleurs migrants semblent être en meilleure santé psychologique que les travailleurs nés au Québec, indépendamment des différences culturelles.

Contre toute attente, de grandes différences sur le plan des valeurs engendreraient plus de bien-être psychologique au travail et influeraient même sur l'adoption d'un style d'acculturation intégratif, commente Mme Do Thanh. «Comparativement aux autres travailleurs, affirme-t-elle, les personnes percevant les différences culturelles plus importantes s'intègrent davantage à leur milieu de travail et interagissent activement avec leurs collègues d'adoption.»

Cela a tout particulièrement surpris la chercheuse. «Le contact interculturel provoqué par l'immigration occasionne des changements, appelés “acculturation”, qui sont souvent déstabilisants, notamment pour ce qui est de la santé psychologique, précise Mme Do Thanh. Dans la littérature, on dit que cette déstabilisation peut être difficilement vécue, surtout si la distance culturelle entre le pays d'accueil et le pays d'origine est considérable. Dans le cas de mes répondants migrants, les différences culturelles ont toutefois été enrichissantes et bénéfiques pour leur santé psychologique au travail.»

Selon la chercheuse, ce phénomène s'explique par la volonté tenace et la résilience des immigrants de première génération. «Contrairement aux réfugiés, les immigrants choisissent de façon réfléchie de repartir à zéro dans un autre pays, souligne-t-elle. Comme ils s'attendent à vivre des hauts et des bas, ils sont beaucoup plus résilients et proactifs devant les difficultés, qu'ils perçoivent comme des défis ou des occasions à saisir.»

Soutien social

Les recherches sur les valeurs et le bien-être des travailleurs étrangers de première génération sont très peu nombreuses en psychologie. Mme Do Thanh note que la diversité culturelle est un enjeu d'actualité auquel les gestionnaires doivent faire face dans les milieux de travail. Pourtant, dit-elle étonnée, les articles scientifiques sur le thème qui l'occupe sont extrêmement rares.

Ses travaux démontrent un lien entre la distance culturelle en ce qui concerne les valeurs et la santé au travail, ce qui n'avait jamais été fait auparavant. Plus précisément, ils révèlent que les personnes plus résilientes, optimistes et proactives vivent une détresse psychologique au travail moindre et un bien-être psychologique plus grand.

Le fait que la coopérative financière étudiée possède un programme de promotion de la diversité culturelle et que le milieu de travail était composé de gens de plusieurs ethnies a sans doute eu une influence positive, selon Mme Do Thanh. «Malgré une distance culturelle appréciable ressentie, la possibilité de pouvoir interagir avec ses collègues de travail de diverses origines ou d'origine culturelle similaire semble avoir eu un effet protecteur sur la détresse psychologique, ce qui a aidé le travailleur étranger dans son adaptation au milieu de travail.»

L'emploi joue un rôle de premier plan

Vietnamienne d'origine, Marie Noëlle Do Thanh a quitté sa France natale pour venir étudier à l'UdeM il y a neuf ans. Séduite par la convivialité des Québécois, l'autonomie au travail et la flexibilité dans les rapports hiérarchiques, elle a décidé de rester.

Elle rappelle que la vaste majorité des migrations au Canada se font pour des raisons économiques et d'accomplissement personnel. D'où l'importance que joue le travail dans la santé psychologique des immigrants de première génération. «L'emploi est souvent la pierre angulaire de l'intégration, indique-t-elle. C'est une porte d'entrée dans la société d'accueil qui permet de découvrir les coutumes et de définir son identité.»

«Dans un contexte où l'immigration est un moteur de croissance démographique et économique, il est essentiel que les employeurs se soucient de la santé psychologique des immigrants qu'ils embauchent», conclut-elle.

Dominique Nancy