Un urgentologue livre d'émouvants récits sur la mort

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  • Le 24 novembre 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Le médecin raconte dans son livre la mort de son père, l’écrivain Pierre Vadeboncœur.

Le Dr Alain Vadeboncœur en a vu, des gens mourir : «Jeunes, vieux, nouveau-nés ou femmes enceintes, malades ou malchanceux, surpris en plein jour ou durant leur sommeil.» Plusieurs sont morts dans ses bras; certains avaient «le visage taché par les lividités, les membres fondus au feu ou le cœur transpercé de poignards».  

Pourtant, le livre qu'il vient de publier, Les acteurs ne savent pas mourir: récits d'un urgentologue (Lux) relatant une trentaine de ces décès, est un émouvant hommage à la vie. «Notre société n'est pas à l'aise avec la mort. Pourtant, plus j'avance en âge, plus je suis en paix avec elle. La fin de la vie n'est pas toujours tragique», dit le professeur de la Faculté de médecine de l'Université de Montréal.

Pourquoi ce titre? Parce que le médecin, amateur de théâtre, a constaté un jour que les acteurs s'avéraient incompétents, sur scène, quand ils devaient jouer l'agonie ou la mort. «C'était généralement un problème d'excès : trop d'intentions, trop d'émotions, trop de mots, trop de contenu, écrit-il. Bref, ça ne ressemblait pas beaucoup à ce que je connaissais, la mort ayant plutôt tendance à produire le contraire.» La mort théâtrale ou cinématographique ne correspond pas à la réalité d'un hôpital. «C'est qu'il n'y a pas de répétition pour apprendre à mourir», plaide la préfacière, la comédienne Guylaine Tremblay.

La mort est le dernier tabou de notre société, croit le professeur et clinicien. (Photo : Thinkstock)La plume du Dr Vadeboncœur est riche et percutante. On ne s'ennuie jamais au long des 285 pages d'histoires tirées de la réalité d'une salle des urgences. Y entrent aussi bien des polytraumatisés de la route que des hurluberlus convaincus que le ciel leur est tombé sur la tête. Dans une anecdote savoureuse, on lit qu'une dame se présente aux urgences parce qu'elle réalise qu'elle respire par le nez plutôt que par la bouche. Elle est indécise quant à la voie respiratoire à privilégier. Le médecin l'ausculte et lui donne son congé.

Dans des récits plus dramatiques, la mort frappe des personnes qui auraient dû vivre beaucoup plus longtemps. On assiste à la délicate démarche consistant à annoncer aux proches la terrible nouvelle. Dans «Alcool», une fillette est morte en salle de réanimation mais le père, effondré, veut la voir «avant qu'elle parte». Le médecin ordonne de reprendre les manœuvres devant celui-ci afin qu'il conserve l'impression de l'avoir vue vivante quelques instants. L'action n'est pas médicalement justifiée, mais elle traduit une certaine humanité.

«Êtes-vous prêt à mourir?»

Certains récits prêtent à réflexion sur le plan éthique. Dans «Je n'ai pas tué mon patient», le lecteur accompagne le clinicien dans une salle où un homme vraisemblablement à l'agonie est entouré des siens pour ses derniers instants. Le médecin s'assure une nouvelle fois que le patient est prêt à recevoir sa dose létale d'anesthésiants et procède à l'injection. Les réactions d'un membre de la famille opposé au «geste médical» font partie du tableau. «Ce texte fait exception, car ce n'est pas ma propre histoire que je raconte. Je n'ai pas exécuté ce geste de cette façon-là. J'ai tenté de me projeter dans l'avenir, alors que les normes et les règlements en matière d'aide à mourir seront différents», explique le Dr Vadeboncœur.

L'autonomie du patient est respectée, souligne l'auteur, qui signale avoir appuyé le projet de loi 52 encadrant les soins de fin de vie, adopté le 4 juin dernier par le gouvernement du Québec.

Il considère que les médecins ont un rôle à jouer sur la scène publique. En plus de participer aux débats sur les questions de santé – il a présidé Médecins québécois pour le régime public –, il tient un blogue sur le site du magazine L'actualité et on le voit régulièrement dans les médias. Il a notamment animé la série Les docteurs, à Radio-Canada.

Les urgences, c'est pour moi!

Certains médecins ont en horreur les salles des urgences. Le Dr Vadeboncœur s'y sent dans son élément. «Je me sens bien dans un hôpital. La salle des urgences, c'est l'endroit que je préfère», indique-t-il au cours d'un entretien téléphonique entre deux consultations à l'Institut de cardiologie de Montréal.

Il s'y consacre depuis plus de 25 ans maintenant. Il a eu un peu de mal à s'y faire en début de carrière, affirmant avoir frôlé l'épuisement professionnel à un certain moment. Mais il a trouvé la façon de ne pas se laisser envahir par la souffrance des autres. «Je fais du jogging et de la gymnastique. J'ai la chance d'avoir un lien avec le monde du théâtre, qui est très différent de mon milieu de travail. Ça me permet de relativiser les difficultés existentielles.»

Sa contribution littéraire aura été une manière de verbaliser ses émotions. «En parler, ça fait toujours du bien», résume-t-il.

Mathieu-Robert Sauvé

 

 

Alain Vadeboncœur, Les acteurs ne savent pas mourir: récits d'un urgentologue, Montréal, Lux Éditeur, 288 pages, 24,95 $.