Notre société est-elle plus violente?

  • Forum
  • Le 1 décembre 2014

  • Mathieu-Robert Sauvé

Notre société est-elle plus violente? «Non, répond sans hésiter le criminologue Marc Ouimet, professeur à l'École de criminologie de l'Université de Montréal. Tous les indicateurs vont dans le même sens : la criminalité est en baisse à Montréal, au Québec et au Canada. On peut même parler d'une tendance continentale, voire occidentale.»

 

En 1975, on a recensé 212 meurtres au Québec; il s'en commet moins de 80 par an aujourd'hui. Et ce sont des chiffres absolus qui ne tiennent pas compte de l'augmentation de la population. «Le taux d'homicides est un indicateur fiable de la criminalité globale. On peut présumer que le nombre d'agressions, de voies de fait et de viols a suivi une décroissance similaire», mentionne le spécialiste, qui mène actuellement une grande enquête internationale sur la mort violente dans 120 pays sur cinq continents (voir Forum du 27 août 2012, «Qui assassine qui?»).

Trois facteurs expliqueraient cette pacification de la société, selon M. Ouimet. D'abord la démographie. «La criminalité est une affaire de jeunes. Ce n'est pas à 50 ans qu'on se lance dans les vols de dépanneurs et le crime organisé. Le vieillissement de la population est donc, statistiquement, associé à une baisse de la délinquance.»

Les perspectives économiques plus positives des années 2000 seraient le second facteur explicatif. «Lorsque le marché de l'emploi est plus dynamique, moins de gens se retrouvent inactifs. Cela joue un rôle non négligeable dans l'initiation au crime.»

Le troisième facteur serait d'ordre... technologique. «À cause d'Internet et des réseaux sociaux, les jeunes sont beaucoup plus sédentaires à notre époque qu'ils l'étaient il y a 20 ou 30 ans. Ils sont moins tentés de se regrouper dans des parcs et terrains vagues pour fomenter des actes de petite délinquance.»

Dès 2006, Marc Ouimet a publié un article scientifique sur cette question originale, «Réflexions sur Internet et les tendances de la criminalité» (qu'on peut lire dans la collection Les sciences sociales contemporaines de la bibliothèque numérique francophone Les classiques des sciences sociales). Selon lui, «l'usage d'Internet confine son utilisateur à la maison ou au travail, des lieux de relative sécurité. Deuxièmement, l'usage d'Internet laisse des traces pratiquement indélébiles, ce qui est de nature à dissuader des délinquants potentiels de passer à l'acte. Et troisièmement, Internet fourmille d'informations qui ont un potentiel de protection contre le crime», écrit-il.

La technologie aurait d'autres répercussions sur les éventuels criminels. La multiplication des caméras de surveillance limiterait considérablement le passage à l'acte. De plus, les techniques d'identification à l'ADN ont poussé les délinquants dans leurs derniers retranchements. On a même rapporté des cas de violeurs munis de condoms... «Les criminels ne sont pas des personnes dénuées de pensée rationnelle. Ils lisent les journaux, ils sont informés.»

Même la cyberdrague aurait une influence protectrice. «Lorsqu'un homme drague sur le Web, il peut laisser des traces informatiques. S'il s'en prend physiquement à une femme, il sera repérable. On est loin des rencontres anonymes à la sortie des bars.»

L'usage largement répandu des téléphones portables exerce aussi un effet. Cet appareil permet à une victime de faire sans tarder un appel d'urgence, voire d'être localisée grâce à son GPS. Ajoutés à des éléments plus traditionnels (un service policier peu corrompu et un système judiciaire efficace notamment), ces facteurs contribueraient à un monde plus sécuritaire.

Mathieu-Robert Sauvé