Vingt-cinq ans après le 6 décembre, Nathalie Provost pardonne

  • Forum
  • Le 3 décembre 2014

  • Martin LaSalle

Jacques Duchesneau et Nathalie Provost.«Au fil des années, j'ai commencé à comprendre que les évènements de Polytechnique ne m'appartenaient pas : il y a ma classe, ma Polytechnique, mon 6 décembre qui me sont propres, qui sont privés – comme tous ceux qui ont vécu ce drame – et il y a le 6 décembre de l'école, qui ne m'appartient pas.»

 

C'est en ces mots que Nathalie Provost, l'une des survivantes de la tragédie survenue il y a 25 ans à Polytechnique Montréal, a expliqué son cheminement à l'occasion d'une table ronde intitulée «Quel héritage 25 ans après le 6 décembre 1989?», tenue le 27 novembre dernier à l'école de génie et à laquelle la chroniqueuse Francine Pelletier et Jacques Duchesneau ont également pris part.

Nathalie Provost a longtemps été au premier plan de l'actualité relativement à la tuerie du 6 décembre. Le surlendemain elle avait pris la parole de son lit d'hôpital pour inciter ses camarades à retourner en classe, «pour leur dire que les filles y étaient les bienvenues et que seul Marc Lépine était responsable de ce qui s'était passé», a-t-elle rappelé. Elle a été souvent interviewée au cours des années suivantes qui, on peut l'imaginer, ont été très difficiles sur le plan psychologique.

Puis elle s'est retirée de la sphère publique pendant un long moment, avant de prendre de nouveau la parole pour affirmer son identité féministe. Et pour dire aussi qu'elle avait pardonné à Marc Lépine.

«Je n'excuse pas ses gestes, mais j'ai compris que, pour en arriver là, il a sans doute beaucoup souffert. Lui pardonner m'a redonné du pouvoir sur ma vie et m'a permis de ne plus me sentir victime.

«Aujourd'hui, je suis debout et le chemin que j'ai parcouru pour y arriver passait par le pardon. C'est très personnel. Je trébuche parfois, mais je me relève, comme d'autres le font également», a confié avec émotion Mme Provost.

Le féminisme comme héritage collectif

Selon la chroniqueuse Francine Pelletier, dont le nom figurait dans la lettre d'adieu de Marc Lépine, qui avait dressé une liste de 19 femmes auxquelles il aurait souhaité s'en prendre, l'après-tragédie a été sombre pour les victimes et pour le féminisme.

«La lettre était clairement antiféministe, mais, dans les jours qui ont suivi, plusieurs médias ont inconsciemment cherché à neutraliser ce fait, à laisse croire que Marc Lépine était un fou et que son geste était pas sans lien avec notre société», a-t-elle relaté.

Elle a d'ailleurs soulevé avec ironie que le gouvernement fédéral a politisé la mort récente de deux militaires en invoquant le terrorisme, tandis que «les évènements de Polytechnique ont été dépolitisés malgré qu'il s'agissait d'un crime antiféministe et que Marc Lépine a été le premier grand terroriste québécois», a soutenu Mme Pelletier.

Elle se réjouit de constater que, depuis ce qu'il est convenu d'appeler «l'affaire Ghomeshi», «le féminisme revient en force, avec ces milliers de femmes qui se sentent interpellées et qui doivent composer avec la violence banale au quotidien».

Le flambeau de la mémoire

Pour Jacques Duchesneau, qui était à l'époque enquêteur au Service de police de la communauté urbaine de Montréal, «on a un devoir de mémoire à l'égard de ce drame le plus meurtrier du Québec et du Canada, qui a coûté la vie à des jeunes qui étaient promis à un bel avenir, un devoir de mémoire à l'égard de ceux qui ont été tués et de ceux qui ont vécu le deuil par la suite».

Et son appel n'est pas resté vain. Alexandre Caron, étudiant en génie industriel, a eu ces mots qui lui ont valu des applaudissements nourris des quelque 200 personnes présentes à la table ronde : «Merci d'être venus partager avec nous votre récit, de nous avoir renseignés sur ces évènements bouleversants... Mon père a étudié ici, il m'a parlé de ce drame, je suis un enfant de Polytechnique et sachez que nous tenons le flambeau de la mémoire. Et que jamais nous ne l'abandonnerons.»

Martin LaSalle


Le 6 décembre 1989

Peu après 17 h, le 6 décembre 1989, Marc Lépine ouvre le feu sur 28 personnes à Polytechnique, tuant 14 femmes et blessant 14 autres personnes – dont quatre hommes –, avant de retourner l'arme contre lui. Dans les années qui suivirent, au moins quatre personnes se sont enlevé la vie, un geste directement lié à cette tragédie.

Les 14 disparues du 6 décembre 1989 sont :

Geneviève Bergeron (née en 1968), étudiante en génie civil; Hélène Colgan (née en 1966), étudiante en génie mécanique; Nathalie Croteau (née en 1966), étudiante en génie mécanique; Barbara Daigneault (née en 1967), étudiante en génie mécanique; Anne-Marie Edward (née en 1968), étudiante en génie chimique; Maud Haviernick (née en 1960), étudiante en génie des matériaux; Barbara Klucznik-Widajewicz (née en 1958), étudiante infirmière; Maryse Laganière (née en 1964), employée au Service des finances; Maryse Leclair (née en 1966), étudiante en génie des matériaux; Anne-Marie Lemay (née en 1967), étudiante en génie mécanique; Sonia Pelletier (née en 1961), étudiante en génie mécanique; Michèle Richard (née en 1968), étudiante en génie des matériaux; Annie St-Arneault (née en 1966), étudiante en génie mécanique; et Annie Turcotte (née en 1969), étudiante en génie des matériaux.