L'histoire de la Nouvelle-France, vue par Pierre Boucher, rééditée 350 ans plus tard!

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  • Le 8 décembre 2014

  • Martin LaSalle

Illustrations réalisées par le jésuite Louis Nicolas, tirées du Codex canadensis. L’ouvrage de Pierre Boucher inclut un tableau des patrimoines faunique et floral tantôt réaliste, tantôt fantaisiste.

 

L'époque où la chasse et la pêche étaient bonnes à Montréal – l'île étant même «propre à y courir le cerf»! – est bien lointaine... Mais, grâce à Christophe Horguelin et au professeur Thomas Wien, qui rééditent son Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France, il est maintenant possible de revisiter l'éden que décrivait Pierre Boucher en 1664.

 

 

 

Fondateur de Boucherville (classée au sixième rang parmi les plus vieilles villes du Canada), Pierre Boucher occupe une place importante dans l'histoire de la colonisation de la Nouvelle-France. Né en 1622 à Mortagne-au-Perche, il arrive au Canada en 1635, à l'âge de 13 ans, et connaît une ascension sociale spectaculaire.

En effet, de 15 à 19 ans, ce fils de menuisier est choisi pour participer à une mission jésuite de quatre ans en Huronie, où il apprendra le huron et l'algonquin. Ses faits d'armes dans la garnison et ses talents d'interprète en feront à deux reprises le gouverneur de Trois-Rivières; durant son mandat de 1662 à 1667, il sera délégué pour aller représenter la colonie devant le roi Louis XIV.

Au retour de ce voyage, il écrit son Histoire véritable et naturelle des mœurs et productions du pays de la Nouvelle-France, vulgairement dite le Canada, qu'ont actualisée Christophe Horguelin (aux Éditions Almanach), titulaire d'une maîtrise en histoire de l'Université de Montréal, et Thomas Wien, professeur au Département d'histoire de l'UdeM, où ils ont lancé leur livre en novembre dernier, 350 ans après la première édition.

L'utopie de Boucher

Le professeur Thomas Wien parle de l’«utopie bouchérienne», soit un mon­de de rêve pour les Français du Vieux Continent.En réalité, l'Histoire de Pierre Boucher «n'en est pas une : il n'y a ni retour sur le passé ni chronique de l'actualité coloniale», écrit Thomas Wien dans la postface du livre, qu'il consacre surtout aux relations ambiguës que le lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-France a eues avec les Amérindiens.

Selon M. Wien, Pierre Boucher «s'intéresse à ce qu'est le pays et à ce qu'on y trouve, il propose un inventaire et... un rêve». Ce panorama des ressources et la description des mœurs des «Sauvages» sont mis au service de deux objectifs.

«D'abord, l'argumentaire politique de l'ouvrage vise à encourager le roi “à persister dans la résolution qu'il a prise de détruire les Iroquois, nos ennemis, et de peupler ce pays ici”», cite M. Wien.

Le second objectif consiste à inciter les Français à soutenir la colonisation du Canada, «voire à s'y établir eux-mêmes, d'où d'ailleurs le ton de l'ouvrage axé sur la correction de préjugés négatifs au sujet de la colonie», ajoute le professeur.

Proposant à ses lecteurs un aller simple vers l'intérieur du continent, l'Histoire de Pierre Boucher constitue ni plus ni moins que la première carte postale du pays!

En effet, le brillant avenir colonial et les ressources abondantes qu'il décrit forment la pierre angulaire de ce que Thomas Wien appelle «l'utopie bouchérienne [...], une sorte de corne d'abondance pour les Français, [utopie décrivant] même le froid canadien tant redouté comme étant gai et les neiges moins importunes que ne le sont les boues en France».

Si la faune et la flore sont aujourd'hui nettement moins riches qu'à l'époque, l'ouvrage de Pierre Boucher revêt un caractère «prophétique» quant à la place réservée désormais aux peuples autochtones – lui qui entrevoyait le Nouveau Monde parfait essentiellement peuplé de Français.

Il faut dire que l'homme aura lui-même grandement contribué à son rêve : mort en 1717 à Boucherville à l'âge de 95 ans, il a été le père de 15 enfants!

Une grande valeur historique

Bien que son récit ne soit pas aussi important, sur le plan historique, que ceux de Samuel de Champlain ou des Jésuites, Pierre Boucher aura influencé quelques-uns de ses contemporains, dont Jean Talon, ainsi que les historiens du 19e siècle, qui se serviront de ses observations.

À cet égard, la réédition par Almanach inclut un tableau des patrimoines faunique et floral inventoriés par Pierre Boucher, qui permet de constater que, d'un point de vue écologique, plusieurs espèces existant au 17e siècle sont aujourd'hui menacées ou même disparues.

«J'ai été frappé par la résonance de ce tableau avec notre époque, où le déferlement de productions culturelles sur notre Grand Nord [émissions, documentaires, création de parcs nationaux, chaires de recherche] coïncide avec un programme d'extraction massive de ses ressources, favorisée par le réchauffement du climat... Comme si la curiosité ? du moment que l'État s'en mêle – ne pouvait jamais être innocente», conclut Christophe Horguelin, aussi auteur de La prétendue république : pouvoir et société au Canada (1645-1675) (Éditions du Septentrion, 1997).

Martin LaSalle

 

Pierre Boucher, Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France, postface de Thomas Wien, Montréal, Éditions Almanach, 2014.


 

Montréal vu par Pierre Boucher

«Mont-Royal, qui est la [plus récente] de nos habitations françaises [...], est située dans une belle grande île nommée l'île du Mont-Royal. Les terres y sont fort bonnes. C'est terre noire ou pierreuse, qui produit du grain en abondance. Tout y vient parfaitement bien, mais surtout les melons et les oignons. La pêche et la chasse y est très bonne [...]. C'est un pays plat, une forêt où les arbres sont gros et hauts extraordinairement [...], un pays tout propre à courir le cerf, dont il y a abondance [...]»

Extrait de Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France, p. 29-30.