Le danger des données probantes en psychiatrie

Mona GuptaLa recherche scientifique a-t-elle une influence démesurée sur la psychiatrie? La Dre Mona Gupta, psychiatre et chercheuse au Centre de recherche du CHUM affilié à l'Université de Montréal, soutient dans son livre Is evidence-based psychiatry ethical? que la science et l'éthique ne font pas toujours bon ménage.

 

Une dame se présente à l'urgence avec des symptômes de dépression majeure. Le psychiatre de garde suit les lignes directrices cliniques du traitement des troubles dépressifs et prescrit un médicament de premier recours de la famille des inhibiteurs sélectifs du recaptage de la sérotonine (ISRS). Il s'assure qu'elle soit suivie, et hop, au suivant!

Attention, danger, soutient la Dre Mona Gupta. Dans son livre publié récemment par la maison d'édition Oxford University Press, la psychiatre clinicienne sonne l'alarme concernant le danger d'ériger les preuves de la recherche scientifique en dogme pour traiter les patients.

«Soyons honnêtes : en psychiatrie, nous cherchons à comprendre la souffrance de l'autre. Nous sommes donc obligés d'exercer notre jugement clinique. Ce jugement est façonné par la formation, l'expérience, la pratique, les valeurs et celles de la personne qu'on soigne», explique la Dre Gupta. Les partisans de la médecine fondée sur les données probantes estiment que ce jugement est subjectif et donc non valable et non scientifique. «Mais la science d'exercer notre jugement peut être aussi rigoureuse que la science pharmacologique ou la neuroscience, c'est juste qu'on ne l'étudie pas», déplore la chercheuse.

Le dogme de la science

Is evidence-based psychiatry ethical?, Oxford University Press.La médecine fondée sur les données probantes, ou Evidence-Based Medicine (EBM) en anglais, consiste à utiliser les meilleures données disponibles pour décider des soins à prodiguer à chaque patient. Le père de ce qu'on appelle aussi la médecine factuelle, l'épidémiologiste britannique Archie Cochrane, s'inquiétait dans les années 70' et 80' de la variabilité de la pratique médicale d'un médecin à l'autre. Le jugement du médecin était roi. Aujourd'hui, c'est la dictature des «données probantes» : la culture médicale impose une pratique façonnée par les dernières avancées scientifiques.

La docteure Gupta plaide pour un retour du balancier. «C'est devenu un mandat éthique de pratiquer selon les règles de la médecine fondée sur les données probantes, pour prétendument offrir les meilleurs soins aux patients. Mais ce n'est pas nécessairement vrai. Il y a plein d'incertitudes qu'on ne peut masquer avec les données probantes», dit-elle.

Ces fameuses «données probantes» sont parcellaires et biaisées par les valeurs mercantiles des compagnies pharmaceutiques qui financent la recherche. En psychiatrie, il y a davantage de publications scientifiques répertoriées dans PubMed qui concernent l'efficacité de médicaments par rapport à la psychothérapie, qui n'a pas de bailleur de fonds naturel.  «Il y a donc un danger de privilégier l'approche médicamenteuse dans nos traitements, simplement parce que la recherche pharmaceutique a un fort ascendant sur la recherche», fait valoir la psychiatre et bioéthicienne. Et même si les compagnies pharmaceutiques n'exerçaient pas cette pression, les propres valeurs des chercheurs et des organismes de financement, notamment, influencent les trajectoires et les résultats de la recherche.

Soigner une personne

Autre vice de procédure dans la transposition des résultats de recherche à la pratique en psychiatrie : la grande variabilité individuelle.  Les données des grands essais cliniques sont des moyennes de résultats pour un profil de personne en particulier.  «Lorsque j'ai un patient devant moi, je ne sais pas si cette personne correspond au profil qui a réagi positivement dans un essai en particulier. On ne peut pas juste prendre une ligne directrice, utiliser tel médicament et l'appliquer au patient, juste parce qu'il partage le même diagnostic. Il y a une traduction à faire entre les données probantes et la pratique, ce qui revient à dire qu'il faut exercer son jugement clinique», fait valoir la Dre Gupta.

Souvent accusée de dérives et de manque de rigueur scientifique, la psychiatrie est victime de la propre complexité de son sujet d'étude : l'âme humaine. Un patient qui s'est cassé une jambe, c'est un fait. Mais en matière de maladie mentale, comment déterminer ce qui est normal et ce qui ne l'est pas? Les données probantes ne peuvent pas évacuer la composante subjective de la psychiatrie. Comment faire alors?  «Il faut interpréter les données probantes et exercer son jugement clinique. Les deux aspects sont aussi importants. Oui, c'est difficile. Les données probantes peuvent montrer une petite lumière, mais elles ne peuvent pas faire tout le travail», conclut Mona Gupta.

Source : CRCHUM