Les postdoctorants sont plus cités que les professeurs

  • Forum
  • Le 12 janvier 2015

  • Mathieu-Robert Sauvé

Le postdoctorat est un point de passage obligé pour les nouveaux diplômés du doctorat désireux de poursuivre une carrière universitaire, remarquent Mme Barbosa de Souza et M. Larivière.

Au Canada, les stagiaires postdoctoraux publient davantage d'articles annuellement que le font les professeurs d'université et les doctorants. Et la portée scientifique de leurs articles est aussi supérieure.

 

Telles sont les conclusions d'une étude d'Held Barbosa de Souza, étudiante à la maîtrise à l'Université de Montréal sous la direction de Vincent Larivière, professeur à l'École de bibliothéconomie et des sciences de l'information, qui a fait l'objet d'une présentation dans le dernier numéro de la revue électronique Découvrir. Après avoir analysé plus de 3000 articles écrits ou coécrits par des postdoctorants, les auteurs ont constaté que la productivité annuelle de ceux-ci et la portée scientifique de leurs textes étaient supérieures à celles des professeurs et des étudiants au doctorat des universités québécoises pris dans leur ensemble.

«Tant en sciences de la santé qu'en sciences naturelles et génie, cet impact scientifique est de 60 % plus élevé que la moyenne mondiale, et est de près de 40 points de pourcentage supérieur à celui des professeurs, peut-on lire dans l'article intitulé “L'importance des postdoctorants pour le système de la recherche” [novembre 2014]. Bien que la différence soit plus petite en sciences sociales et humaines, les postdoctorants ont tout de même un impact scientifique moyen situé à 15 points de pourcentage au-dessus de celui des professeurs.»

Comment expliquer une telle différence? Deux réponses viennent à l'esprit du professeur Larivière. «D'abord, rappelons que les postdoctorants n'ont pas de charge d'enseignement, en général, ce qui fait qu'ils peuvent se concentrer à cent pour cent sur leurs recherches. Ensuite, ils sont dans l'élan de la jeunesse. On le sait, en sciences, les plus grandes découvertes se font très souvent en début de carrière, alors que l'esprit est allumé et la créativité à son sommet.»

La littérature en psychologie de la créativité vient appuyer cette thèse, comme le soulignent les auteurs dans l'article. «C'est lorsqu'ils sont jeunes que les chercheurs sont le plus créatifs [...] c'est également en début de carrière qu'ils sont le plus susceptibles d'effectuer des découvertes révolutionnaires, puisque leur esprit scientifique n'est pas encore totalement formé au paradigme dominant et qu'ils ont un regard nouveau sur les problèmes.»

Une exception peut-être en sciences humaines et sociales, où l'érudition et la culture, qui se raffinent avec le temps, peuvent donner des ailes aux «vieux» professeurs. D'ailleurs, les chiffres obtenus par les chercheurs indiquent une productivité égale chez les postdoctorants et les professeurs dans ces champs de la connaissance. Pour ce qui est des retombées des textes publiés, toutefois, les postdoctorants reprennent la position de tête.

Incohérence socioéconomique

Pour M. Larivière, cette étude, qui met en lumière la grande valeur scientifique des postdoctorants, révèle le fossé qui les sépare de leurs collègues sur le plan économique. «Ils sont nettement désavantagés par le système actuel», résume-t-il avec émotion.

Les meilleurs stagiaires ont accès à des bourses en apparence plus intéressantes que celles qu'on destine aux doctorants (38 000 $ par an contre 20 000 $ à 35 000 $, selon l'organisme). Toutefois, ces rétributions sont imposables alors qu'elles sont libres d'impôt pour les seconds. «Ni étudiants ni travailleurs, les postdoctorants ont les désavantages des deux statuts : ils sont payés comme des étudiants, mais leurs bourses sont imposables; ils ont un salaire, mais aucune sécurité d'emploi et ils n'avaient pas, jusqu'à récemment, accès à l'assurance chômage», dénoncent les auteurs.

De plus, la grande majorité des stagiaires postdoctoraux ne sont pas boursiers, de sorte qu'ils sont réduits à accepter des conditions de travail désavantageuses.

Méthodologie

Comme le statut des auteurs est rarement indiqué dans les articles, Held Barbosa de Souza et Vincent Larivière se sont basés sur les listes de boursiers des grands conseils subventionnaires, qu'ils ont croisées avec les articles indexés dans le Web of Science. Ils ont dénombré 11 327 articles écrits par 3014 postdoctorants canadiens. La portée de ces articles a été comparée avec celle des articles rédigés par des professeurs d'universités québécoises et des doctorants de ces mêmes universités.

C'est en 1876 qu'apparaissent, à l'Université Johns Hopkins, les premiers stages postdoctoraux, quand quatre diplômés du doctorat se voient offrir des bourses pour poursuivre des travaux en lettres ou en sciences. Aujourd'hui, le postdoctorat est «un point de passage obligé pour les nouveaux diplômés du doctorat désireux de poursuivre une carrière universitaire», comme le remarquent M. Larivière et Mme Barbosa de Souza. Conséquence du déclin des postes offerts dans les universités et de la crise qui frappe le secteur de la recherche et du développement dans les entreprises privées, on a vu se multiplier le nombre de stagiaires sur tout le continent.

Faudrait-il réduire le nombre de doctorants dans les universités canadiennes? Vincent Larivière croit que la question mérite d'être posée. En attendant, il conseille aux professeurs et, surtout, aux organismes subventionnaires de proposer aux récents diplômés du doctorat des conditions de travail dignes de leur valeur scientifique.

Mathieu-Robert Sauvé