Quand les cinéastes idéalisent le milieu rural

  • Forum
  • Le 12 janvier 2015

  • Martin LaSalle

Au grand écran, quatre représentations géographiques émergent du discours cinématographique. Dans le film illustré ci-dessus, La grande séduction, l’histoire s’appuie sur la dichotomie entre le citadin corrompu par son milieu et ces résidants d’un milieu rural, des êtres fondamentalement bons.

Le cinéma québécois offre un regard hétérogène sur les milieux de vie que sont la ville, la campagne et la banlieue, mais les thèmes que les films abordent sont souvent apparentés, tout comme les lieux et territoires où ils sont tournés. En fait, les représentations spatiales s'articulent autour de deux grandes images opposées : la ville fragmentée ou le milieu rural guérisseur.

 

C'est ce qui se dégage de la thèse de doctorat de Daniel Naud, dont les travaux de recherche ont été menés sous la codirection de Patricia Martin, directrice du Département de géographie de l'Université de Montréal, et Sébastien Caquard, professeur de géographie à l'Université Concordia.

S'appuyant sur l'hypothèse que le cinéma contribue à cristalliser l'image que l'on a d'une région ou d'un lieu, M. Naud a analysé 50 films québécois tournés par 42 cinéastes entre 1980 et 2008, sous l'angle de leurs représentations urbaines et rurales.

Son analyse sociohistorique révèle une tension entre la ville et la campagne ainsi qu'une «négociation permanente qui se joue dans la définition de l'image qu'on se fait d'un territoire», écrit-il dans sa thèse.

Quatre grands discours territoriaux

Après avoir visionné son corpus de films à de nombreuses reprises, Daniel Naud a observé que quatre principales représentations géographiques émergent du discours narratif de ces longs métrages.

«Lorsque le milieu rural sert de toile de fond, le discours narratif est dichotomique : soit la campagne est idyllique et revêt un caractère guérisseur, soit elle est maladive et tout y va mal», explique-t-il.

Dans les films relevant du discours «rural guérisseur», les personnages deviennent l'incarnation des milieux de vie.

Dans ce type de productions, les ruraux sont des êtres foncièrement bons qui puisent souvent leur force dans la contemplation du paysage. «Comme Daphnée dans La grenouille et la baleine ou encore le jeune François dans La neuvaine, qui deviennent la représentation même du milieu rural, auxquels les spectateurs peuvent s'identifier, par opposition au vice urbain qu'incarne le Dr Lewis dans La grande séduction», illustre M. Naud.

Daniel NaudDans les films où domine le discours «rural maladif», le contexte social est perturbé et l'accent est mis sur l'isolement des communautés dont les difficultés découlent du ralentissement de l'exploitation des ressources naturelles... et des pertes d'emplois et de la misère qui s'ensuit.

«Ici, l'imagerie des espaces ruraux ne repose plus sur les paysages et le fleuve, mais sur l'agriculture comme lieu d'exploitation, comme c'est notamment le cas dans Les bons débarras et La loi du cochon, indique Daniel Naud. Le paysage y est ainsi plus monotone et associé à la violence, à la pauvreté, à la criminalité et à l'abus d'alcool ou de drogue.»

À l'opposé, lorsque l'action se passe en milieu urbain, la ville paraît fragmentée et l'ambiance est presque exclusivement négative, voire dangereuse.

Populaires dans les années 80 et 90, les films où le milieu «urbain fragmenté» est à l'avant-plan mettent quasiment toujours en scène la génération X.

Omniprésent dans les scènes urbaines, le centre-ville de Montréal est généralement dépeint comme un lieu insaisissable où les personnages sont tournés sur eux-mêmes et sans cesse en mouvement. «Les personnages ne peuvent rester sur place, car le lieu fixe n'a rien à offrir, ni identité ni communauté», ajoute Daniel Naud.

«Si dans certains cas le bonheur se trouve en épilogue, comme dans 2 secondes et Bon cop, bad cop, ce n'est pas le cas dans la majorité des récits, qui montrent des personnages dans un état similaire ou pire qu'au début, que ce soit dans Jésus de Montréal ou encore Cosmos et Derrière moi», énumère-t-il.

Une représentation territoriale «renégociée»

Selon Daniel Naud, le cinéma québécois s'est historiquement défini selon son rapport avec l'espace rural ou urbain. «Cela a eu pour effet de modeler les discours narratifs et les représentations territoriales qui en découlent, représentations toujours en vigueur, fait-il remarquer. Toutefois, le cinéma québécois connaît actuellement une popularité accrue et les négociations de ces représentations territoriales s'amplifieront.»

En effet, depuis la fin des années 90, des films comme Mambo Italiano ou Dans les villes donnent un répit aux citadins. Ces productions offrent un quartier et des lieux variés que s'approprient les personnages. Elles présentent une façon plus positive de vivre la ville et permettent aux personnages de s'améliorer individuellement et socialement.

D'après lui, de plus en plus de films québécois tournés à l'étranger offrent au public la possibilité de dépasser les références identitaires purement nationales.

«Des films comme Incendies et Inch'Allah mettent en scène des personnages québécois confrontés à des problèmes identitaires qui touchent d'autres populations que la leur, conclut Daniel Naud. La participation de tels récits à la négociation des territoires nationaux n'en sera que plus enrichissante et passionnante.»

Martin LaSalle