Qui va au concert en 2015?

  • Forum
  • Le 12 janvier 2015

  • Mathieu-Robert Sauvé

Michel Duchesneau souligne que le vieillissement des spectateurs est une préoccupation constante.Le public de la salle de concert est-il formé de «snobs intellectuels» ou d'«omnivores» qui goûtent à tout ce que les industries culturelles ont à offrir? Voilà ce que tentera de révéler une grande enquête sur ces spectateurs au Québec, entreprise par une équipe de l'Université de Montréal sous la direction du professeur Michel Duchesneau, de la Faculté de musique.

 

«Qui va au concert en 2015? C'est ce que nous voulons savoir, car le portrait du public de la musique classique au Québec fait cruellement défaut à l'heure actuelle. D'autres pays comme la France et l'Angleterre possèdent des études détaillées sur ce public, ce qui leur permet de mieux cibler leurs outils de promotion», explique le musicologue et historien qui a constitué une équipe de 20 chercheurs pour ce projet intitulé Développement des publics de la musique au Québec.

L'image du snob intellectuel abonné aux fauteuils pourpres des salles de concert ou celle de l'omnivore néophyte plus facile à satisfaire, proposées en 1996 par les sociologues américains Richard Peterson et Roger Kern, font partie des archétypes qui pourraient être retenus par l'équipe montréalaise pour établir une typologie des publics de la musique classique et contemporaine. Mais il faut s'attendre à ce que des figures nouvelles s'ajoutent en fonction des modes de consommation actuels. «Il est faux de croire que les jeunes ne s'intéressent pas à la musique classique, reprend le titulaire de la Chaire de l'Université de Montréal en musicologie et directeur de l'Observatoire interdisciplinaire de création et de recherche en musique. Je peux vous citer plusieurs initiatives qui ont permis d'attirer de nombreux jeunes au concert et à l'opéra. Une politique de réductions substantielles sur les prix des billets peut ainsi avoir un effet d'entraînement spectaculaire.»

L'interdiction d'utiliser les appareils électroniques dans les sanctuaires de la musique dite sérieuse pourrait être remise en question par des approches novatrices. «Il ne s'agit pas de laisser les téléphones sonner pendant le spectacle, mais d'utiliser cet outil pour diffuser les programmes en téléchargement par exemple. Nous pourrions délaisser le papier pour de courtes présentations multimédias incluant extraits sonores, voire biographies des compositeurs...»

Renouveler les publics

Le vieillissement des auditoires est une préoccupation constante pour la plupart des compagnies et cela ne date pas d'hier. Mais elle prend un nouveau sens, précise M. Duchesneau, qui enseigne l'histoire et la sociologie de la musique. «Ce problème est capital, car la génération des bébé-boumeurs va tranquillement disparaître; cela signifie-t-il la fin des grands ensembles de musique classique? Ce serait dommage de mettre la clé sous la porte dans 20 ou 30 ans, faute de renouvellement de la clientèle!»

Le chercheur mentionne que les compressions dans le système d'éducation ont fait et feront encore beaucoup de tort aux ensembles et orchestres, car elles signifient quasiment la fin des budgets dévolus aux sorties culturelles dans les écoles primaires, comme les matinées symphoniques. Sans parler de la disparition progressive de l'enseignement de la musique en milieu scolaire. On sait que les habitudes de consommation culturelles s'acquièrent tôt dans la vie; c'est à ce moment que la semence a le plus de chances de germer.

Cela dit, pour concevoir des stratégies de développement, il faut bien connaître la population cible. Or, comme l'écrivent les chercheurs dans la description de leur projet, «les connaissances que nous avons des habitudes d'écoute et de la fréquentation des concerts au Québec sont essentiellement limitées à la comptabilisation de chiffres globaux [...] sans qu'il y ait de corrélation avec des recherches empiriques». C'est pour combler cette lacune qu'ils entendent sonder le public sur cette question en particulier comme cela n'a jamais été fait auparavant.

Dites-nous tout!

L'enquête s'appuie sur un questionnaire en ligne qui se remplit en une dizaine de minutes. Quelque 400 personnes y ont déjà répondu et l'on souhaite recueillir au total 4000 formulaires. Il s'agit d'un sondage scientifique où chaque question a été soigneusement formulée. Quel genre de musique écoutez-vous? Quelle somme êtes-vous prêt à payer pour assister à un concert? Combien de fois êtes-vous allé au concert depuis 12 mois? Quelle est votre motivation pour aller au concert? Voilà le genre de questions qu'on pose.

Fait intéressant, les chercheurs pourront comparer les réponses à des sondages menés tous les quatre ans, depuis 1979, sur les pratiques culturelles des Québécois de façon à suivre l'évolution des publics.

On s'intéresse au premier chef aux concerts donnés par des professionnels, avec entrée payante. Cela exclut les productions de facultés de musique et de conservatoires. L'opéra est inclus ainsi que les concerts de musique contemporaine et de musique du monde. Plusieurs compagnies sont associées à la recherche financée principalement par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Les premiers résultats devraient être connus dès le printemps.

Mathieu-Robert Sauvé