Des travailleurs sociaux immigrants discriminés... par leurs pairs

  • Forum
  • Le 19 janvier 2015

  • Martin LaSalle

Les travailleurs sociaux immigrants dont les collègues ont été accueillants et aidants se sont adaptés mieux et plus rapidement à leur milieu de travail. (Photo: iStock)

Les valeurs de la profession de travailleur social, telles la justice sociale et l'autodétermination, sont reconnues internationalement. Mais paradoxalement, lorsqu'ils parviennent à dénicher un travail dans leur domaine au Canada, certains travailleurs sociaux nés et formés à l'étranger vivent des situations de discrimination. Parfois même de la part de leurs pairs...

 

C'est l'une des facettes de l'adaptation, souvent difficile, des travailleurs sociaux immigrants au Canada mises au jour par Annie Pullen Sansfaçon, professeure à l'École de service social de l'Université de Montréal, dans une étude publiée récemment dans la revue International Migration & Integration qui s'intéresse aussi au développement de l'identité professionnelle de ces travailleurs.

Réalisée à partir d'entrevues effectuées auprès de 66 travailleurs sociaux de 22 pays, l'étude amorcée en 2011 permet de désigner les principaux obstacles auxquels ont fait face ces travailleurs qui sont parvenus à trouver un emploi dans leur secteur au sein d'organisations publiques ou sans but lucratif. Ces travailleurs ont été recrutés dans les provinces maritimes et en Alberta ainsi qu'à Montréal.

Obstacle majeur : le processus lié à l'immigration

En plus d'avoir la réputation d'être accueillant et inclusif, le Canada a récemment adopté une politique en vue d'attirer et de retenir des travailleurs étrangers qualifiés, dont font partie les travailleurs sociaux en raison de la pénurie de main-d'œuvre dans ce domaine au pays.

Pourtant, c'est le processus même d'immigration, de reconnaissance des acquis et de recherche d'emploi qui constitue l'un des principaux obstacles à l'intégration professionnelle des travailleurs interviewés.

Annie Pullen Sansfaçon«Les différents papiers qu'on leur demande représentent une réelle barrière et, de plus, on exige d'eux qu'ils aient une expérience canadienne de travail avant de les engager comme travailleurs sociaux», indique la chercheuse.

Or, comme ils viennent d'arriver au pays, il leur faut souvent accepter un travail peu, voire non rémunéré pour obtenir une première expérience de travail en sol canadien – par exemple dans un centre d'appels.

Par ailleurs, bien que les travailleurs sociaux immigrants aient tous reçu une formation dans la discipline du travail social dans leur pays d'origine et que cette formation réponde à des standards internationaux reconnus dans plusieurs pays, la reconnaissance de leur diplôme au Canada ne va pas toujours de soi.

«En outre, lorsqu'ils étaient à la recherche d'un emploi dans leur secteur, certains ont remarqué que leur nom constituait un frein au moment d'être appelés en entrevue, ce qui est une première illustration de discrimination», explique Mme Pullen Sansfaçon.

Une fois qu'ils ont été embauchés, la discrimination est parfois venue des collègues, à qui ils devaient prouver qu'ils étaient aptes à accomplir le travail. «Ils vivaient des situations de test sur de longues durées et, dans certains cas, cela les a conduits à un épuisement professionnel», ajoute-t-elle.

Le réseautage comme planche de salut

Annie Pullen Sansfaçon a aussi noté que des obstacles relèvent d'un manque de connaissances locales, dont la maîtrise suffisante de la langue française, qui est exigée par l'Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec. Le fait de mal connaître la culture générale du milieu qui les accueille tout comme certaines politiques sociales et réglementaires peut également ralentir leur intégration professionnelle.

Même chose quand se présente en consultation une personne qui vit mal son divorce ou encore son homosexualité. «Selon le pays d'où il vient, le travailleur social doit apprendre à mettre de côté ses propres croyances et ses à priori dans certaines situations», dit-elle.

En parallèle, la perception que ces travailleurs ont d'eux-mêmes joue un grand rôle dans leur capacité de s'adapter. «Nous avons observé que le fait d'être curieux de nature ou de pouvoir créer rapidement des liens avec les autres sont des traits personnels importants et nécessaires à l'adaptation», soutient-elle.

Mais il y a un élément qui favorise grandement l'intégration et l'adaptation de ces travailleurs : un climat de travail empreint de compassion et de soutien.

«Les travailleurs sociaux immigrants qui ont eu des collègues accueillants et qui les aidaient à réseauter avec les autres ont eu un parcours plus satisfaisant et se sont adaptés plus rapidement à leur environnement de travail», conclut Annie Pullen Sansfaçon.

Martin LaSalle