Le cannabis améliorerait la sensibilité visuelle!

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  • Le 19 janvier 2015

  • Dominique Nancy

Cette découverte ouvre la voie à de nouveaux traitements pour les maladies touchant la rétine. (Photo: Thinkstock)

Les cannabinoïdes pourraient freiner la perte de vision associée aux maladies dégénératives du fond de l'œil, qu'elles soient héréditaires ou liées à l'âge. Ils pourraient même redonner l'acuité visuelle!

 

Il s'agit de molécules chimiques qui activent les récepteurs possédant une affinité pour le tétrahydrocannabinol (THC), un des éléments actifs du cannabis.

C'est ce que laissent entendre les résultats préliminaires d'une étude menée par Joseph Bouskila, étudiant au doctorat à l'École d'optométrie de l'Université de Montréal, sous la direction des professeurs Maurice Ptito et Jean-François Bouchard. L'étude s'est intéressée au rôle des récepteurs cannabinoïdes et de leurs ligands endogènes dans le système visuel.

«Le cannabis, aussi connu sous le nom de chanvre, peut se présenter sous les formes de marijuana et de haschich. Sa consommation altère plusieurs fonctions biologiques comme la mémoire, la coordination motrice et l'appétit. Mais on connaît peu l'action du système endocannabinoïde dans la vision», signale Joseph Bouskila, qui en a fait l'objet de recherche de sa thèse. Il s'est concentré sur les récepteurs CB1 et CB2, ces protéines présentes naturellement dans l'organisme.

Ses données récentes concordent avec d'autres dans la littérature et montrent que le récepteur CB1 module la vision. «Si l'on bloque ce récepteur, la rétine devient plus sensible à la lumière», résume M. Bouskila. Cela n'avait jamais été démontré auparavant par des techniques électrophysiologiques chez les primates.

Propriétés thérapeutiques du cannabis

Les premières traces d'un usage médical des dérivés du cannabis sont retrouvées dans des textes chinois et égyptiens datés de plusieurs centaines d'années avant Jésus-Christ. Ils sont employés depuis des millénaires pour traiter la douleur, les spasmes, les nausées, le manque d'appétit... «Depuis les années 80, l'usage du cannabis comme traitement a été retardé à cause des effets psychotropes du produit, qui a été remplacé par des dérivés synthétiques», dit Joseph Bouskila.

Joseph BouskilaDans les années 70, époque où les drogues psychotropes avaient meilleure presse, des observateurs ont rapporté que les pêcheurs jamaïcains qui fumaient du cannabis avaient une vision nocturne améliorée. «Jusqu'à tout récemment, c'était encore une anecdote», affirme M. Bouskila. En 2004, des chercheurs ont confirmé scientifiquement que la rétine répond davantage aux stimulus après une consommation de cannabis. Mais, à ce jour, on ne sait toujours pas avec certitude pourquoi ni comment cette plante peut améliorer la vision nocturne.

En établissant que le système endocannabinoïde est présent dans la rétine du primate, les travaux de Joseph Bouskila permettent de mieux cerner la physiologie de la vision et d'expliquer la photosensibilité causée par la marijuana. Ainsi, il semblerait que le système endocannabinoïde pourrait moduler plusieurs fonctions rétiniennes comme la photosensibilité et la vision des couleurs.

Cette récente découverte ouvre la voie à de nouveaux traitements pour des maladies graves, voire incurables, qui touchent la zone la plus sensible de l'œil, la rétine. «De plus amples études sont nécessaires, mais nos données actuelles indiquent que les cannabinoïdes pourraient potentiellement être utiles pour traiter la rétinite pigmentaire, soutient le chercheur. D'autres affections des yeux comme le glaucome et la dégénérescence maculaire liée à l'âge pourraient également en bénéficier, car elles entraînent, elles aussi, une dégénérescence des cônes et des bâtonnets.»

Système endogène

L'étude de Joseph Bouskila a été réalisée auprès de singes, car leur traitement neuronal de l'information visuelle est semblable à celui des êtres humains.

«Étudier le primate nous permet de mieux comprendre le fonctionnement du système visuel de l'humain compte tenu de la similarité de son organisation anatomique et fonctionnelle», souligne M. Bouskila. Le chercheur tient à préciser que les singes étaient anesthésiés lors des tests. Le protocole de recherche a été approuvé par le comité éthique de l'Université de Montréal.

Pour parvenir à observer les effets des endocannabinoïdes sur le système visuel, le chercheur n'a pas fait fumer de la marijuana aux primates. Il a plutôt opté pour la combinaison de deux méthodes, soit l'électrorétinogramme et l'injection d'un bloqueur dans le vitré de l'œil. Ces méthodes sont très semblables à celles utilisées de façon routinière chez les sujets humains. La première est un examen de mesure électrique de l'œil lorsqu'un signal lumineux lui est envoyé. La seconde permet d'injecter les drogues près de la rétine. «Comme le THC se lie aux mêmes récepteurs CB1 et CB2 que les endocannabinoïdes, ces derniers peuvent reproduire tous les effets centraux et périphériques du cannabis», mentionne M. Bouskila.

Mais comment expliquer l'augmentation de la sensibilité visuelle alors que les sujets sont anesthésiés? «La rétine est formée de photorécepteurs qui contiennent des pigments sensibles à la lumière, répond le chercheur. Ceux-ci réagissent donc aux faisceaux lumineux, que les animaux soient endormis ou pas.» Selon lui, le fait que la sensibilité visuelle des singes augmente en même temps que sont bloqués les récepteurs cannabinoïdes de la rétine démontre qu'il existe un système endogène en place. Quelle est sa fonction biologique? C'est ce que permettront sans doute de découvrir à terme ses travaux de doctorat.

Dominique Nancy