Création d'une mégabase de données sur les effets des médicaments pendant la grossesse

Anick Bérard, professeure à la Faculté de pharmacie, épidémiologiste et cotitulaire de la Chaire pharmaceutique Famille Louis Boivin sur les médicaments.

Une femme enceinte doit-elle continuer de prendre les antidépresseurs prescrits avant sa grossesse? Cette question est lourde de conséquences sur la santé de la mère et celle de son bébé. Les études sur lesquelles pourraient s'appuyer la femme et son médecin pour prendre une décision éclairée sont incomplètes.

 

Selon Anick Bérard, épidémiologiste et cotitulaire de la Chaire pharmaceutique Famille Louis Boivin sur les médicaments, la grossesse et l’allaitement, les chercheurs médicaux doivent exclure les femmes enceintes des essais de médicaments afin de protéger le fœtus, ce qui pose problème. En effet, qu'il s'agisse d'antidépresseurs, d'antibiotiques ou de médicaments contre les migraines, les femmes enceintes ont accès à un moins grand nombre de traitements fondés sur des données probantes que le reste des hommes et des femmes.

Professeure à la Faculté de pharmacie de l'Université de Montréal et directrice de l'Unité de recherche "Médicaments et grossesse" au Centre de recherche du CHU Ste-Justine, Anick Bérard souhaite renverser la vapeur. Pour y arriver, elle a créé une mégabase de données baptisée La cohorte des grossesses du Québec (la cohorte) qui procure déjà de précieuses indications sur l'utilisation des médicaments et les conséquences sur la santé des mères et des enfants.

La cohorte réunit quatre bases de données qui contiennent des renseignements sur la grossesse des femmes couvertes par le régime d'assurance médicaments du Québec à partir de 1997 ? un tiers des femmes en âge de procréer de la province. Elle est l'une des rares bases de données en son genre. La seule à contenir des renseignements précis sur l'âge gestationnel. Ainsi, les chercheurs peuvent associer les risques liés à l'exposition aux médicaments aux diverses étapes de la grossesse.

«Il est primordial de tenir compte du nombre de semaines de grossesse, explique Mme Bérard. Toutes les semaines, le bébé se développe un peu plus. Après six à neuf semaines de gestation, par exemple, le cœur est formé.»

Cependant, les bases de données provinciales ont été créées pour aider le gouvernement à contrôler les sommes versées aux médecins et aux pharmaciens, non pour analyser les résultats du recours à des médicaments.

La chercheuse et son équipe ont donc validé avec soin les données recueillies. Ainsi, un code particulier de la base de données peut signifier qu'une femme s'est vu prescrire un médicament, mais rien ne confirme que celle-ci l'a pris. L'équipe a joint les femmes de cette cohorte pour savoir si elles avaient en effet suivi le traitement et, dans l'affirmative, tenu compte des prescriptions du médecin.

Les codes correspondant à des anomalies congénitales ont également été validés. S'il était indiqué qu'un enfant était né avec une malformation cardiaque, les chercheurs comparaient les renseignements aux dossiers des médecins et des hôpitaux.

«L'étude du risque d'anomalies congénitales lié à l'utilisation de médicaments permet de comprendre la réalité du risque», explique Mme Bérard.

En 2005, Santé Canada a demandé à la chercheuse d'examiner des recherches émergentes sur certains liens entre les femmes enceintes qui prenaient du Paxil, un antidépresseur, et les malformations cardiaques chez leur bébé.

En 2007, l'équipe de recherche a publié une étude fondée sur les données de la cohorte qui démontraient que le Paxil augmentait le risque de malformation cardiaque. Ces conclusions ont ainsi soutenu l'élaboration de lignes directrices sur le traitement de la dépression pendant la grossesse au Canada et aux États-Unis.

On compte parmi les autres utilisateurs de la cohorte le U.S. Food and Drug Administration, des universités étrangères et des sociétés pharmaceutiques.

Or, bien avant que ces groupes ne s'intéressent à la banque de données, Mme Bérard était reconnue pour ses travaux liés à l'usage de médicaments durant la grossesse. En 2002, Mme Bérard était professeure d'épidémiologie au Albert Einstein College of Medicine de New York, et auparavant, stagiaire en recherche à la Harvard School of Medicine de Boston.

Âgée de 48 ans, Mme Bérard a obtenu une première contribution du Fonds des leaders John-R.-Evans de la Fondation canadienne pour l'innovation (FCI) pour actualiser les données de la cohorte qui comprend des renseignements de 1997 à 2009.

Grâce à ce financement, il sera possible d'acheter et de valider des renseignements provenant de bases de données provinciales qui s'étendent jusqu'en 2014. La FCI finance l'infrastructure de recherche, c'est-à-dire la plupart du temps du matériel informatique, mais la cohorte est un outil unique en son genre : «en tant qu'épidémiologiste, mon ordi, c'est ma cohorte», soutient Mme Bérard.

Source : Fondation canadienne pour l'innovation