Assurance médicaments : la gestion des régimes collectifs privés est déficiente

  • Forum
  • Le 26 janvier 2015

  • Martin LaSalle

Sean O’BradyLa mise en œuvre de mesures destinées à limiter les coûts des programmes collectifs d'assurance médicaments dans les entreprises privées canadiennes «relève plus du mythe que de la réalité».

 

C'est le constat auquel en est venu Sean O'Brady, doctorant à l'École de relations industrielles de l'Université de Montréal qui, avec une équipe de chercheurs, a mené une étude auprès d'une vingtaine d'experts en gestion de ce type de programmes, soit des représentants d'employeurs, de syndicats et d'assureurs ainsi que des consultants.

Pourquoi s'intéresser à cette question? «Parce qu'il est de notoriété publique qu'au Canada la gestion des programmes collectifs d'assurance médicaments dans les entreprises privées est beaucoup moins efficace que dans le secteur public et que dans le secteur privé aux États-Unis», explique M. O'Brady.

Jusqu'à 50 % de «gaspillage»

Selon les données de cette étude, 51 % des travailleurs canadiens bénéficient d'une assurance collective couvrant le coût des médicaments. En incluant les conjoints et les enfants, les auteurs estiment que jusqu'à 66 % de la population canadienne est assurée par ce type de programme.

Parallèlement, les coûts engendrés par la prescription de médicaments dans le secteur privé au pays ont quintuplé au cours des 20 dernières années, passant de 3,6 milliards de dollars en 1993 à 15,9 milliards en 2013.

Or, selon le gestionnaire du régime de soins de santé Express Script Canada cité par les auteurs, les programmes collectifs privés d'assurance médicaments canadiens «ont gaspillé 5,1 milliards de dollars en 2012, c'est-à-dire une somme dépensée sans que les bénéficiaires aient obtenu un effet thérapeutique accru en retour», indique M. O'Brady.

Ce gaspillage représente plus de la moitié (52 %) des dépenses globales de 9,8 milliards de dollars engagées durant cette même année par les assureurs privés pour les médicaments d'ordonnance.

Méconnaissance des régimes

Portant sur des régimes d'assurance gérés par des assureurs au sein de grandes entreprises syndiquées, l'étude fait ressortir que «tant les employeurs que les syndicats ne connaissent ni les programmes d'assurance qui s'appliquent aux salariés ni les coûts qui en découlent», mentionne Sean O'Brady.

Selon lui, ils n'ont pas les connaissances pour analyser les différentes options qui leur feraient faire des économies. De plus, dans la majorité des cas, les employeurs embauchent des consultants pour les guider dans les négociations touchant le régime d'assurance médicaments. «Et, comme les relations industrielles au Canada reposent davantage sur la confrontation, le partage d'information avec les syndicats et les employés n'est pas courant», ajoute-t-il.

Les travailleurs désavantagés

Le manque d'efficacité dans la gestion des régimes collectifs d'assurance médicaments privés mis en lumière par Sean O'Brady et son équipe s'apparente, selon eux, à un problème structurel qui, au final, désavantage les travailleurs.

«D'une part, les syndicats n'étant pas en mesure de bien évaluer les répercussions des régimes en raison d'un manque d'information, ils défendent les demandes de leurs membres, qui revendiquent un régime couvrant un éventail toujours plus large de médicaments», dit Sean O'Brady.

«D'autre part, la logique de gestion de ces régimes ne repose pas sur le meilleur rapport coût-efficacité des médicaments, poursuit le chercheur. Étant souvent gestionnaires des régimes, les assureurs n'ont pas de mesures incitatives pour réduire les coûts, puisqu'ils sont payés en fonction du volume de réclamations, peu importe l'efficacité des médicaments.»

De leur côté, les employeurs cherchent à satisfaire les demandes des salariés tout en adoptant des mesures pour que les modifications s'effectuent à coût nul pour eux.

«Mais, comme ces mesures ne sont pas très efficaces, les employeurs absorbent la hausse des coûts du régime en coupant ailleurs, comme dans les avantages sociaux, les salaires et parfois même en supprimant des postes», explique M. O'Brady.

Selon lui, employeurs et syndicats gagneraient à informer et à éduquer davantage les travailleurs en ce qui a trait à leur régime.

Pour une intervention gouvernementale

Enfin, tous les acteurs interviewés s'entendent pour dire que les gouvernements devraient intervenir par règlement afin de permettre une gestion plus efficiente des régimes.

«Tous reconnaissent le problème et la plupart s'accordent sur les moyens à mettre en place : il ne manque qu'une impulsion du gouvernement», conclut Sean O'Brady.

Martin LaSalle

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