Greffes : les nouvelles armes

  • Forum
  • Le 26 janvier 2015

  • Dominique Nancy

«La participation des greffés à toutes les étapes de la recherche contribue au succès des transplantations», souligne Mme Hébert.

 

Au Canada, 2200 personnes, dont 264 Québécois, ont subi en 2012 une greffe d'organe et ont ainsi pu augmenter leurs chances d'être sauvées. Mais la transplantation présente encore un défi majeur : le rejet du nouvel organe par le système immunitaire du receveur.

 

Pour contourner cet obstacle, il existe la cyclosporine, la principale substance antirejet utilisée depuis 35 ans. Combinée avec un cocktail de médicaments, elle met en sommeil une partie des réactions immunitaires des personnes greffées. Mais ce traitement lourd, qui doit être suivi à vie, endommage les reins et accroît le risque de souffrir de certains cancers et infections.

 

Ne pourrait-on trouver un moyen de se libérer de cette contrainte inhérente à la transplantation? Où en sont les progrès relativement aux cellules souches et à la greffe de moelle osseuse? Comment la recherche peut-elle améliorer la qualité des dons? Comment est-ce que les patients peuvent aider au succès des transplantations? Ces questions ont fait l'objet d'un café scientifique des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) présenté le 16 janvier et auquel ont participé les Drs Marie-Josée Hébert, Steven Paraskevas et Michel Carrier, ainsi qu'un greffé poumon-foie, Alexandre Grégoire. Animée par le journaliste scientifique et médical Michel Rochon, la rencontre a permis de faire le point sur les avancées et les défis du don d'organes et ceux de la recherche.

«Dans les années à venir, on espère diminuer la charge des médicaments immunosuppresseurs et élaborer de nouvelles modalités de traitement qui permettraient, peut-être, d'éviter la prise à vie de médicaments», a souligné Marie-Josée Hébert. La codirectrice du Programme national de recherche en transplantation du Canada (PNRTC) et titulaire de la chaire Shire en néphrologie, transplantation et régénération rénales de l'Université de Montréal évoquait là ce qui pourrait bien être, à terme, le summun en matière d'antirejet : un traitement permettant au corps de percevoir la greffe comme faisant partie intégrante de lui-même. Foisonnante, la recherche fourbit de nouvelles armes, notamment en médecine régénérative ou du côté de l'utilisation de biomarqueurs capables de prédire si un receveur rejettera l'organe greffé. Mais, à ce jour, il est encore trop tôt pour dire si ces nouvelles approches vont donner lieu à des traitements applicables à l'être humain. Pas avant 10 ou 20 ans en tout cas!

Pour pallier la pénurie de dons d'organes

Outre le rejet, les spécialistes de la transplantation ont un autre souci majeur : la pénurie de dons d'organes. Selon les experts invités au café scientifique, il n'y a en moyenne que 17 donneurs par million d'habitants chaque année dans la province. Un taux de prélèvement bien plus faible que le meneur mondial en la matière, l'Espagne, qui compte 35 donneurs par million d'habitants. «Pour les années 2013 et 2014, il y a eu au Québec une augmentation du nombre de donneurs, ce qui a permis de réaliser plus de 500 greffes», indique le chirurgien cardiaque transplantologue Michel Carrier. Une hausse importante qui ne suffit toutefois pas à combler le fossé entre le nombre de greffons et celui des patients en attente. Plus de 4000 Canadiens sont actuellement sur les listes d'attente de greffes d'organes.

Michel Carrier«Des efforts organisationnels restent à faire, admet le chef du service de cardiologie du CHUM et directeur médical de Transplant Québec. Il faut établir ce qui freine le don d'organes dans nos hôpitaux afin d'obtenir les budgets adéquats pour redresser la situation», estime-t-il.

Témoin et acteur de l'évolution de la chirurgie cardiaque, ce «p'tit gars du Lac-Saint-Jean» a assisté au milieu des années 80, en Arizona, à la première transplantation réussie d'un dispositif d'assistance ventriculaire, un système qui se greffe au cœur de manière à l'assister dans l'exécution de ses fonctions moteur et circulatoire. Une révolution. Aujourd'hui, le «cœur artificiel» règle le problème de la rareté des cœurs à greffer. Mais en partie seulement. «Il s'agit, en général, d'une solution d'attente avant la greffe cardiaque», précise le Dr Carrier, qui a effectué plus de 500 transplantations de cœur et 80 greffes de cœur artificiel durant sa carrière.

Autre solution pour pallier la pénurie du don d'organes : les donneurs vivants. «Les pratiques relatives aux dons d'organes prélevés sur des donneurs vivants varient considérablement d'un pays à l'autre et même d'une province à l'autre», a signalé le Dr Steven Paraskevas, chirurgien transplantologue au Centre universitaire de santé McGill, qui constate que, moins il y a de donneurs cadavériques, plus les dons provenant de donneurs vivants sont nombreux. C'est le cas au Canada, où la moyenne nationale en ce qui concerne ces dons s'élève à 15,6 donneurs par million d'habitants, alors qu'au Québec elle n'est que de 7 donneurs vivants par million d'habitants.

Registre national

Dans une situation de pénurie de donneurs décédés, le PNRTC, qui regroupe des experts de différents domaines, travaille conjointement avec les organisations provinciales dans le but d'améliorer et d'accroître les dons d'organes et de tissus partout au Canada. Un registre national de donneurs vivants jumelés par échange de receveurs et donneurs a ainsi été instauré. «Depuis son implantation en 2013, on a changé la vie de plusieurs centaines de personnes», fait valoir Marie-Josée Hébert. Le registre augmente les chances de greffe en permettant l'échange de donneurs entre des couples de sujets où il y a incompatibilité tissulaire. Sa portée nationale et le grand nombre de couples qui y sont inscrits multiplient les possibilités de jumelage.

La Dre Hébert a parlé aussi d'un projet porteur qui vise à faire du patient un partenaire à part entière sur le plan de la recherche. «La participation des greffés à toutes les étapes de la recherche contribue au succès des transplantations, dit-elle. Il est essentiel de tenir compte de leurs besoins et préoccupations si l'on veut améliorer les recherches et les résultats cliniques pour les greffés.»

Les premières greffes

La première greffe réussie, celle d'un rein réalisée à Boston par le chirurgien Joseph Murray, date de 1954. Au Canada, le Dr Pierre Grondin, de l'Université de Montréal, a été le premier à faire une greffe de cœur; c'était à l'Institut de cardiologie de Montréal en 1968. Dès la fin des années 50, pour contrer le rejet du greffon, on recourt à l'irradiation totale du patient aux rayons X. Mais le taux de rejets reste élevé jusqu'à l'arrivée de la cyclosporine, en 1980, qui va marquer un tournant.