Les infirmières bachelières n'ont pas la vie facile

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  • Le 26 janvier 2015

Dans les milieux de pratique infirmière, on trouve trois groupes de professionnelles qui se sentent en compétition les unes avec les autres. Ces disparités semblent contribuer à la création de clans au sein de la profession.  (Photo: iStock)La cohabitation d'infirmières bachelières et de celles formées au collégial ne va pas toujours sans heurt.

 

«On trouve encore beaucoup d'infirmières qui ont reçu leur formation dans les cégeps et qui voient arriver dans leur équipe avec appréhension, sinon mépris, les jeunes formées à l'université. Elles leur font parfois la vie dure», commente Hélène Durocher, qui après plus de 20 ans de pratique dans divers milieux a décidé de consacrer tout son temps à la rédaction d'une thèse à l'Université de Montréal sur la violence chez les infirmières.

Si le thème de la violence exclut ici les cas d'agressions physiques et d'altercations menant à des blessures, il inclut l'intimidation et l'humiliation, qui empoisonnent les relations de travail. «J'ai choisi de me limiter, dans mon étude, aux relations entre professionnelles de même degré hiérarchique. Les relations d'autorité entre une patronne et son employée par exemple n'ont pas été retenues.»

Longtemps concentrée dans les collèges et encore donnée dans ces établissements (diplôme d'études collégiales), la formation des infirmières s'est progressivement étendue aux universités. Aussi, depuis quelques années, on a créé une nouvelle catégorie de professionnelles de deuxième cycle, les infirmières praticiennes spécialisées, qui exécutent certaines tâches réservées naguère aux médecins. On trouve donc dans les milieux de pratique trois groupes de professionnelles qui se sentent en quelque sorte en compétition les unes avec les autres. Ces disparités semblent contribuer à la création de clans au sein de la profession.

C'est pour documenter ce phénomène que Mme Durocher a voulu partir à la rencontre de sujets prêts à livrer leur témoignage au cours d'entrevues semi-dirigées. «Je cherche une trentaine de répondantes pour des entretiens de 90 minutes complétés par un journal de bord. Je veux qu'elles me racontent leur histoire. Il s'agit d'une approche qualitative.»

«La violence intraprofessionnelle nuit certainement à la qualité des soins; c’est pourquoi il devient capital de mieux la cerner», explique Mme Durocher.

Tabou

«Depuis deux décennies, écrit la doctorante dans son projet de thèse, on observe une montée de violence au travail qui aurait atteint un stade d'épidémie mondiale [...]  À l'échelle internationale, de 17 % à 76 % des infirmières rapportent avoir été victimes ou témoins de ce type de violence. Cette grande variabilité de la prévalence s'explique par la nature insidieuse des agissements, les craintes de représailles, voire de perte d'emploi, qui entraîneraient une sous-déclaration importante du phénomène par les victimes, nuisant ainsi au reflet de l'ampleur du phénomène dans les écrits.»

En d'autres termes, un grand silence règne sur cette question, au Québec comme ailleurs. «La violence intraprofessionnelle nuit certainement à la qualité des soins; c'est pourquoi il devient capital de mieux la cerner et de la documenter. Mon projet consiste à proposer un modèle théorique ainsi que des pistes de solution pour améliorer le climat dans le milieu de travail», explique Mme Durocher.

Après avoir eu l'autorisation de l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec d'accéder à la banque de données des professionnels des soins de première ligne, elle a lancé une invitation à participer à l'étude par voie électronique durant la semaine du 19 janvier aux infirmières et infirmiers de la région de Montréal et Laval. La chercheuse espère commencer ses entrevues durant l'hiver. L'analyse des données et la rédaction de la thèse devraient être terminées en 2017.

Un modèle transposable

Pour Hélène Durocher, qui est actuellement chargée du cours Communauté et santé de la Faculté des sciences infirmières, cette exploration vise un effet concret en milieu de pratique. «Pour moi, c'est important de faire en sorte que la recherche contribue à améliorer la pratique. L'une nourrit l'autre.»

Si elle-même n'a jamais été victime de violence, elle a observé plusieurs situations qui lui ont mis la puce à l'oreille. Elle évoque le cas d'une des meilleures diplômées de sa faculté qui, une fois sur le marché du travail, s'est fait harceler par les collègues à tel point qu'elle a dû reprendre par trois fois son examen de l'Ordre. On se moquait ouvertement, par exemple, de sa dextérité à exécuter certains gestes auprès des patients. Elle avait perdu toute confiance en elle. D'autres cas d'épuisement professionnel et de dépression ayant été causés par la violence intraprofessionnelle lui ont été rapportés. Un problème que les administrateurs sous-estiment très souvent.

«La violence psychologique entre collègues dans une unité gâche forcément le climat de travail, qui devient tendu et désagréable pour tout le monde. Le patient en paie le prix. Ma préoccupation, c'est la qualité des soins.»

Le travail de Mme Durocher, qui lui a valu une bourse du ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de la Science, pourra s'appliquer à d'autres milieux professionnels.

Mère de quatre enfants, Mme Durocher n'a jamais coupé les ponts avec le monde de l'enseignement. «Je me décrirais comme une éternelle étudiante», dit-elle en souriant. Après avoir obtenu un diplôme d'études collégiales en sciences de la santé au cégep de Saint-Laurent, elle a fait un certificat en santé et sécurité au travail, puis s'est s'attaquée au baccalauréat en sciences infirmières, qu'elle a fini en 1988. Une maîtrise a suivi et un doctorat, entamé en 2011, le tout à l'Université de Montréal. De 1989 à 2006, elle a exercé diverses fonctions au Centre de réadaptation pour jeunes en difficultés graves d'adaptation du Centre jeunesse de Montréal ? Institut universitaire.