Internet et les rencontres amoureuses forment un couple inséparable

  • Forum
  • Le 9 février 2015

  • Dominique Nancy

Le Canada et le Québec seraient des champions quant à la fréquentation de sites de rencontres, selon une firme américaine qui a réalisé un sondage sur le sujet en 2010. (Photo: Thinkstock)

«Outre les bars et les amis des amis, quelles sont les autres options pour rencontrer l'âme sœur? Les collègues de travail? Si la relation tourne au vinaigre, ça devient vite compliqué. Non merci! J'ai déjà donné, confie Isabelle Legault, adepte de sites de rencontres depuis neuf mois.

 

J'y ai fait la connaissance de gens intéressants, mais je n'ai pas encore trouvé la perle rare.»

Belle, intelligente et dynamique, la jeune femme de 36 ans, chercheuse postdoctorale au Laboratoire de psychophysique et de perception visuelle de l'École d'optométrie de l'Université de Montréal, a pourtant tout pour plaire. Le manque de temps pour aller à la rencontre de l'autre explique sa motivation à recourir au Net. «On passe beaucoup d'heures au travail, dit-elle. Internet permet d'augmenter les occasions de rencontres.»

Réseau Contact, le «plus grand site de célibataires du Québec», compte plus de 1,3 million de membres. Partout dans le monde, des hommes et des femmes cherchent quelqu'un à aimer à l'aide du Web. Selon la firme américaine comScore, qui a réalisé un sondage sur le sujet en 2010, le Canada et le Québec seraient des champions quant à la fréquentation de sites de rencontres.

L'amour 2.0 est un véritable phénomène de société. En plus de représenter beaucoup d'argent. Onlineschools évalue qu'en 2010 l'industrie des sites de rencontres a engendré des revenus de 1049 milliards de dollars. Ce qui en fait une industrie plus lucrative que la pornographie sur Internet! Les rencontres par téléphone cellulaire auraient pour leur part généré la même année des rentrées d'argent de 550 millions. L'engouement est fulgurant compte tenu que, six ans plus tôt, 80 % des Canadiens considéraient les rencontres par Internet comme étant dangereuses, selon une enquête menée en 2004 par Léger Marketing.

Les histoires d'amour de milliers de tourtereaux qui se sont trouvés grâce au Web ont forcément eu leur influence. «Aujourd'hui, Internet est perçu comme un moyen facilitant la recherche de partenaires», signale Thierry Karsenti, professeur à la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l'information et de la communication (TIC) en éducation. «Les sites de rencontres sont un peu comme un moteur de recherche de la personne idéale recherchée : scolarité, taille, ethnicité... Ils permettent une recherche “à la Google” qui sied aux habitudes de vie des gens de tous âges.»

Mais pourquoi a-t-on recours au Net pour rencontrer l'âme sœur? Quels sont les codes qui régissent la rencontre en ligne et que nous apprennent-ils sur ce qu'est une relation aujourd'hui? En fait, la science fournit peu de réponses à ces questions. Rares sont les chercheurs qui s'intéressent aux sites de rencontres en tant que phénomène social.

La drague en révolution

Pour pallier la difficulté à trouver un partenaire, «les agences matrimoniales ont longtemps rempli une fonction sociale aussi discrète qu'efficace, rappelait un professeur français dans un texte paru en 2005 dans la revue Sciences humaines. Mais dès les années 1960, d'autres modes de rencontre ont parallèlement gagné leurs lettres de noblesse. Moins impliquantes que les agences, moins onéreuses, préservant un confortable anonymat, les petites annonces ont fleuri dans les journaux et magazines à mesure que le célibat montait en puissance. Il y eut ensuite, dans les années 1980, le Minitel (rose, entre autres), sulfureux, controversé, qui fut néanmoins une formidable expérimentation sociale, quinze ans avant le boom d'Internet.»

Devenu un rendez-vous presque incontournable des célibataires, Internet a créé de nouvelles manières de se rencontrer qui se jouent des contraintes géographiques. «La Toile est une gigantesque machine à produire des contacts, à tisser des liens, à établir des relations», indique le professeur Karsenti. Match.com, Netclub, eHarmony, Webpersonals.com, Womanline.com et Manline.com, des sites qui ont connu un essor incroyable, cotés en Bourse pour certains, ont vite compris l'intérêt d'interconnecter les millions de célibataires. Les couples Internet se comptent aujourd'hui par milliers.

«Les membres inscrits sur un site de rencontres peuvent généralement agrémenter leur fiche d'une ou de plusieurs photos et parfois même de vidéos, explique Isabelle Legault. Certains sites sont généraux et d'autres ont un public cible.» L'objectif est de faire se rencontrer des internautes de personnalité similaire ou ayant un intérêt commun, par exemple la religion (JDate.com), le sport (RencontreSportive.com) ou encore des préférences alimentaires telles que le végétarisme (VegWeb.com).

Dès le départ, les objectifs sont clairement définis. Vous recherchez l'amour, privilégiez les rapports sexuels ou voulez nouer des amitiés? Selon les attentes, l'internaute clique sur les fiches appropriées. Il met ensuite des «J'aime» sur les fiches et photos qui lui plaisent. Puis il écrit et reçoit ses premiers messages dans sa boîte aux lettres ou il clavarde en direct sur les forums de discussion. Peu importe. Les cyberrelations débutent par la conversation. On y fait valoir son sens de l'humour, son intelligence, ses valeurs... À moins d'envoyer des mots «préfabriqués», la séduction passe d'abord par des échanges épistolaires. «L'orthographe et la grammaire des messages en disent beaucoup sur la personne, admet Isabelle Legault. Quelqu'un qui fait trop de fautes m'apparaît moins attirant. Je passe au suivant!»

À son avis, la très grande disponibilité des «amours potentiels» a un côté insidieux. «On ne prend pas le temps d'apprendre à connaître l'autre. On le flushe dès qu'un petit quelque chose ne fait pas notre affaire. Ce n'est pas comme ça dans la vraie vie.»

Sur le plan de l'honnêteté des internautes, la postdoctorante a aussi certaines réserves. Les hommes auraient tendance à mentir à propos de leur taille alors que les femmes mentiraient plutôt sur leur poids. «Par expérience, dès que quelqu'un me dit qu'il fait 5 pieds 9, j'enlève automatiquement deux pouces!» dit Isabelle Legault en riant. Sur le Net, ajoute-t-elle, les gens sont affranchis du regard d'autrui. «Ils se permettent parfois de faire et de dire des choses qu'ils ne feraient pas en face de la personne», déplore-t-elle.

Internet relance les mariages

La professeure Andriana Bellou, du Département de sciences économiques de l'UdeM, s'intéresse à l'influence des changements technologiques dans la vie quotidienne. Elle a récemment publié, dans le Journal of Population Economics, les résultats d'une recherche issue de sa thèse de doctorat dont Forum a déjà fait écho (voir l'article paru le 16 septembre 2013).

Selon l'économiste, Internet a contribué à ralentir le déclin du mariage. «Sur la base de notre analyse, le taux des unions est de 14 % supérieur à ce qu'il aurait été sans le Web.»

L'enthousiasme des médias pour son étude s'était rapidement manifesté. Des publications comme le Wall Street Journal, le Washington Post, The Atlantic et The Week avaient fait état des travaux de la chercheuse. Pour elle, cette visibilité demeure anecdotique. Son travail témoigne d'abord de l'importance du phénomène social. Même s'il ne permet pas de préciser la stabilité des couples qui se sont formés grâce au Net.

Internet ou pas, rien n'assure encore la longévité des relations...

Dominique Nancy