La recherche est au cœur de la mission universitaire

  • Forum
  • Le 9 février 2015

  • Mathieu-Robert Sauvé

«De nos jours, dans la plupart des sociétés, il n’y a pas une seule université sérieuse qui ne se dise université de recherche», écrivent MM. Lacroix et Maheu.«Depuis son apparition en Allemagne puis sa consolidation, sous des formes structurelles nouvelles aux États-Unis, l'université de recherche est devenue un pôle de référence et une norme à forte teneur idéologique.

 

De nos jours, dans la plupart des sociétés, il n'y a pas une seule université sérieuse qui ne se dise université de recherche», écrivent Robert Lacroix et Louis Maheu dans leur livre Les grandes universités de recherche : institutions autonomes dans un environnement concurrentiel, qui vient de paraître simultanément en français aux Presses de l'Université de Montréal et en version anglaise chez McGill-Queen's University Press.

Dans cette étude inédite qui a nécessité trois ans et demi de travail, les deux chercheurs du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO), qui ont consacré 35 ans de carrière à l'enseignement, à la recherche et à l'administration universitaires (notamment comme recteur de l'UdeM de 1998 à 2005 dans le cas de M. Lacroix), brossent un tableau inédit de ce «pôle de référence» que sont les grandes universités de recherche. Qualifiée de «bombe» par le sociologue français Alain Touraine, cette étude pourrait remettre en question les manières d'intégrer la recherche dans les établissements universitaires et de viser de hauts standards d'excellence.

«La recherche universitaire génère un bien public accessible à tous; elle permet l'innovation et stimule l'économie de multiples façons, surtout dans une société du savoir comme celle que nous connaissons actuellement», explique l'ancien recteur en entrevue dans les bureaux du CIRANO, au centre-ville de Montréal, son point d'attache depuis sa retraite du rectorat en 2005.

«Nous avons cherché à savoir quels étaient les meilleurs modèles de gestion pour les universités de recherche. La clé se trouve dans une autonomie forte mais aussi une régulation étatique», mentionne Louis Maheu, qui a déployé d'intenses efforts pour comprendre comment étaient gérées les plus grandes universités du monde, quand il était vice-recteur aux études supérieures, puis comme chercheur spécialisé dans le fonctionnement du système universitaire.

Qu'est-ce qu'une «grande université de recherche»?

Se basant sur la définition établie par la Fondation Carnegie, qui propose depuis 1970 un classement des universités américaines, les chercheurs ont utilisé un échantillon des 400 plus grandes universités actuelles. Ce sont celles qui reviennent avec quelques variations de position (et ce n'est pas un hasard, notent-ils) dans les principaux palmarès internationaux : l'Academic Ranking of World Universities et le Times Higher Education World University Rankings. En accordant jusqu'à 65 % de leurs évaluations aux activités de recherche, ces classements considèrent que l'avancement des connaissances est un critère déterminant.

«Il y a beaucoup d'appelés mais peu d'élus, souligne M. Maheu. Aux États-Unis, sur les quelque 4000 établissements d'enseignement supérieur, à peine 300 méritent le titre d'université de recherche. Au Canada, pas plus de 15 sur 100. Au Québec, seules l'Université McGill, l'Université Laval et l'Université de Montréal se classent.»

Le diagnostic des experts tombe : c'est en Grande-Bretagne qu'on trouve le meilleur système. L'État laisse beaucoup d'autonomie aux établissements, mais impose un cadre financier global. On ne peut facturer plus de 9000 £ (17 000 $ environ) par année en droits de scolarité par exemple. Aux États-Unis, le système fonctionne bien, mais l'absence de réglementation provoque un gonflement de ces droits. «Des droits de scolarité qui dépassent les 40 000 $ par an nous semblent démesurés. Cela limite forcément l'accès aux meilleures universités», indique M. Lacroix. Il rappelle que l'État est beaucoup plus présent qu'on peut le penser chez nos voisins du Sud, puisqu'il finance jusqu'à 80 % du budget de recherche des universités par des organismes de financement de la recherche.

Au Canada, le système demeure parmi les mieux construits du monde, mais le désengagement des gouvernements menace la qualité de la formation et de la production scientifique. «Nous croyons qu'un financement de 30 % des études par les étudiants eux-mêmes est adéquat. Mais on voit dans certaines universités des hausses excessives des droits de scolarité. Nous le déplorons.»

Au Québec, qui fait figure d'exception canadienne en raison des faibles droits imposés aux étudiants, on a déjà constaté une dégradation de cette qualité. «Ainsi, faire appel aux chargés de cours pour assurer l'essentiel de l'enseignement est une voie à éviter. Il importe de relancer rapidement le financement des universités».

En contrepartie, le système français apparaît comme le cancre de l'Occident en la matière. En créant un réseau séparé pour la recherche (le centre national de la recherche scientifique), la République s'est largement privée de l'effervescence suscitée par l'intégration de la recherche et de l'activité pédagogique.

Toutes les grandes universités de recherche ont mis sur pied des structures financières qui permettent l'instauration de fonds acceptant des dons d'entreprises et de particuliers. Mais cette source de financement ne peut être destinée à combler les besoins quotidiens – chauffage, électricité, entretien des immeubles. «La philanthropie doit servir à attirer les chercheurs de renom grâce aux montants alloués à la création de chaires, de bourses d'excellence. Ce sont des atouts extraordinaires», signale M. Lacroix. Mais on ne peut compter sur ces donateurs pour équilibrer des budgets de fonctionnement. Quant aux entreprises, elles pourraient également être plus présentes.

«À lire absolument»

Le livre lancé la semaine dernière à Montréal suscite déjà des réactions. Le sociologue Alain Touraine souhaite qu'il «ait des effets positifs importants pour mon propre pays». Il est aussi salué par la présidente émérite de l'Université McGill, Heather Munroe-Blum, qui y voit «l'importance incontournable pour les universités d'avoir une mission claire, l'autonomie institutionnelle et une reddition de comptes transparente comme mode de gouvernance». Alan Bernstein, président de l'Institut canadien de recherches avancées, estime que «quiconque se soucie des universités de recherche et de leurs rôles multiples, et occasionnellement contradictoires, en ce qui a trait à l'avancement des connaissances doit absolument lire ce livre.»

Les auteurs espèrent en tout cas joindre les lecteurs intéressés par la question. En particulier les administrateurs, les élus et les... chercheurs universitaires.

 

 

 

Les classements sont là pour de bon...

Respectivement recteur et vice-recteur aux études supérieures à l'Université de Montréal, Robert Lacroix et Louis Maheu étaient sur la ligne de front quand les premiers classements internationaux ont été publiés en 2003. Sans être déclassé, leur établissement ne faisait pas très bonne figure, se situant loin dans la liste des 200 premières grandes universités de recherche du monde. «Sur le coup, nous n'étions pas contents. Le choc passé, nous avons tenté de nous adapter. Il y avait des secteurs problématiques et ces classements nous ont obligés à revoir certaines approches.»

Les reproches qu'on adressait aux évaluations étaient leur «simplisme par rapport à la complexité du monde de l'enseignement universitaire et à la mission respective et particulière de chaque établissement», écrivent-ils dans Les grandes universités de recherche, qui viennent de paraître aux PUM.

Bien que toujours perfectibles, les critères tiennent aujourd'hui compte de plusieurs variables telles que la qualité de l'enseignement et du corps professoral, la productivité en recherche, le rapport étudiants-professeur, etc. Pour les administrateurs universitaires, la tendance ne s'arrêtera pas. «Les classements internationaux sont là pour de bon. Les étudiants les consultent, les futurs professeurs aussi, de même que le public et les élus.»

En choisissant de concentrer les forces dans des domaines ciblés au lieu d'éparpiller les ressources, le rectorat, de concert avec les directions facultaires, avait choisi, entre autres secteurs, les nanosciences et la lutte contre le cancer, où une trentaine de chaires de recherche du Canada ont vu le jour. Les succès des chercheurs de ces champs d'études, notamment à l'Institut de recherche en immunologie et en cancérologie, leur ont donné raison.

En 2014-2015, l'Université de Montréal est classée 83e au monde selon le QS World University Rankings et 113e par le Times Higher Education.