Le cyberdépendant type a 30 ans et vit chez ses parents

  • Forum
  • Le 16 février 2015

  • Martin LaSalle

La plupart du temps, les sujets cyberdépendants passaient plus de 66 heures sur Internet.  Mais certains y consacraient jusqu’à 118 heures par semaine! (Photo: iStock)Les personnes cyberdépendantes présentent des symptômes physiques et psychologiques analogues à ceux qu'engendrent les autres problèmes d'accoutumance, et les cliniciens devraient orienter leur traitement selon leur expérience relative à d'autres dépendances.

 

C'est la conclusion qui se dégage d'une étude publiée récemment dans la revue Santé mentale au Québec et menée conjointement par Louise Nadeau, professeure au Département de psychologie de l'Université de Montréal, Magali Dufour, de l'Université de Sherbrooke, et Sylvie Gagnon, du CSSS du Nord de Lanaudière. L'étude a été réalisée à la demande de l'Agence de la santé et des services sociaux de Montréal.

«La classification de la cyberdépendance ainsi que la façon de la traiter ne font pas consensus, précise d'entrée de jeu Louise Nadeau. Tandis que les chercheurs jugent, à raison, prématuré de l'intégrer comme trouble psychiatrique, des personnes s'autodéclarent cyberdépendantes et demandent de l'aide.»

Mme Nadeau et ses collègues ont donc cherché à dresser le portrait des personnes cyberdépendantes qui se présentent dans les centres de réadaptation en dépendance (CRD) pour y obtenir du soutien.

Portrait type de l'individu cyberdépendant

L'étude de Mmes Nadeau, Dufour et Gagnon repose sur une enquête effectuée auprès de 57 individus se disant cyberdépendants et ayant fait appel aux services d'un des 16 CRD établis sur le territoire québécois. Dans près de la moitié des cas (46 %), la demande de consultation faisait suite à une pression ou des menaces de l'entourage ou venait après que la personne eut ressenti une perte de contrôle dans l'utilisation d'Internet.

Le cyberdépendant type ayant pris part à l'étude est un homme (88 %) âgé de 30 ans en moyenne, sans conjoint (73 %), sans enfant (77 %) et vivant chez ses parents (46 %) ou en chambre (22 %). Malgré des études postsecondaires (51 %), il est moins actif sur le marché de l'emploi que la population en général et ses revenus sont inférieurs à la moyenne.

La plupart du temps, il passait plus de 66 heures sur Internet et ses activités en ligne étaient orientées vers les jeux de rôle multijoueurs (58 %), les sites de divertissement en continu (35 %) et les bavardoirs, communément appelés chatrooms (30 %). À noter que chez certains l'utilisation d'Internet pouvait atteindre jusqu'à 118 heures par semaine!

«S'il n'est pas la seule conséquence néfaste permettant de déterminer s'il y a dépendance sur le plan clinique, le temps passé sur Internet est un critère qui doit être pris en compte lors de l'entrevue diagnostique», souligne Mme Nadeau.

Signes et effets de la cyberdépendance

Louise Nadeau«Nous avons constaté que, chez les participants, les problèmes associés à une utilisation excessive d'Internet présentent des similitudes avec ceux liés au jeu pathologique ou à la dépendance à l'alcool, tels la perte de contrôle, l'envahissement obsessionnel, les problèmes de sommeil, relationnels, d'emploi et même de sevrage, qui sont des signes cliniques qui caractérisent la dépendance», explique Louise Nadeau.

Les deux tiers (66,6 %) des sujets avaient une estime de soi faible ou très faible. Si peu d'entre eux montraient des symptômes de dépression clinique, presque la moitié (46 %) prenait un médicament psychotrope pour traiter un problème de santé mentale et le tiers souffrait d'un problème de santé physique chronique.

«Lorsqu'ils étaient admis en CRD, leur détresse psychologique subjective n'était pas toujours élevée, mais la présence de plusieurs symptômes – ou comorbidité – était la règle plutôt que l'exception», indique la professeure de psychologie.

Et, si l'utilisation excessive d'Internet a d'importantes conséquences sur la santé mentale, des répercussions au chapitre de la socialisation se font également sentir.

À cet égard, une donnée s'avère très révélatrice pour évaluer si le recours abusif à Internet est une dépendance : plus de la moitié des participants (54 %) rapportaient que leur vie en ligne était plus satisfaisante que leur vie en dehors du Net, tandis que 26 % considéraient que leur vie en ligne et leur vie réelle étaient tout aussi satisfaisantes l'une que l'autre.

«Il faut retenir que, dans l'ensemble, ces sujets devraient être considérés comme de vrais dépendants, puisqu'ils montraient des effets délétères suffisamment graves pour les inciter à demander de l'aide, et ce, dans des centres n'ayant pas encore élaboré une offre de services en cyberdépendance», conclut Louise Nadeau.

Martin LaSalle


 

Les centres de réadaptation en dépendance

Présents dans les 16 régions administratives du Québec, les centres de réadaptation en dépendance (CRD) sont des établissements publics qui offrent gratuitement des services spécialisés de réadaptation à des personnes aux prises avec des problèmes graves de dépendance à l'alcool, aux drogues ou aux jeux de hasard ou d'argent.

Bon an, mal an, le réseau des CRD reçoit quelque 57 000 demandes de service (et celles des individus cyberdépendants sont l'exception). Trente pour cent de ces demandes proviennent de jeunes de moins de 25 ans. Parmi les clientèles qui fréquentent un CRD, 20 % ont une dépendance à l'alcool, 60 % ont une dépendance aux drogues et 7 % ont une dépendance au jeu.