Les multiples identités de l'Iran

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  • Le 16 février 2015

Des sépultures royales, gravées dans la montagne, à PersépolisEn France, le constructeur automobile Renault vient de lancer en grande pompe son dernier-né, le Kadjar, une voiture compacte, descendant du 4X4 que les Européens appellent crossover. Bien peu de gens savent que le mot «Kadjar» renvoie à une dynastie ayant régné en Iran de 1786 à 1925.

 

Relativement oubliée, la lignée des Kadjars symbolise un Iran moderne, réputé pour son ouverture à l'égard de l'Occident.

«À mon avis, le choix de ce nom par la firme française répond à une stratégie bien définie pour pénétrer le marché iranien au moment de la  levée de l'embargo économique sur ce pays», a soutenu Raphaël Weyland durant sa dernière conférence sur l'histoire de l'Iran présentée aux Belles Soirées de l'Université de Montréal.

En 10 heures et 5 conférences, M. Weyland aura couvert une épopée de plus de 2500 ans s'étendant de l'Antiquité jusqu'au début du 20e siècle. Il a traité des grandes invasions ottomanes et parlé des incursions grecques jusqu'aux agressions arabes et mongoles. Il a tenté de démontrer comment les rapports entre conquérants et conquis se sont construits. Il a retracé l'influence de la culture persane en Inde, en particulier dans l'architecture et notamment sur les formes du Taj Mahal.

Une vingtaine de personnes assistaient à cette dernière rencontre intitulée «Vers l'Iran moderne» le 10 février. «Je n'aborderai pas la République islamique d'Iran, a averti le conférencier. Je l'ai fait à une reprise et cela m'a causé beaucoup de problèmes.»

Assistant de recherche et candidat au doctorat au Département d'histoire de l'Université de Montréal, M. Weyland offrait cette série sur l'Iran pour la troisième fois aux Belles Soirées. On l'a déjà accusé, à tort, de soutenir le régime des ayatollahs. «Les gens peuvent ne pas être d'accord avec ce que j'affirme, dit-il, aussi je préfère rester prudent. Ce sont des sujets délicats.»

Raphaël WeylandFils aîné d'Aline Apostolska, écrivaine et journaliste québécoise d'origine macédonienne, Raphaël Weyland s'intéresse à la construction des identités, entre autres dans la Grèce antique. «Cela fait écho à ma propre quête d'immigrant au Canada. Les identités répondent à un jeu de miroir. Ainsi, par mon accent, tout Québécois sait que je suis français. Le même accent me vaut d'être identifié comme québécois en France.»

«Qu'est-ce qu'un Iranien?» a-t-il demandé mardi dernier pendant son cours à vocation populaire. Pour M. Weyland, la réponse à cette question doit tenir compte de la succession des empires qui ont défilé sur les hauts plateaux de ce pays et de l'enchevêtrement des peuples qui s'y sont combattus. Chaque dynastie s'étant imposée avec une culture inédite, le résultat est un mélange, et même aujourd'hui la quête identitaire iranienne se poursuit.

Durant cette séance de clôture, M. Weyland a également passé en revue les différents courants de l'islam à s'être implantés au fil des siècles dans le pays des mosquées bleues. Il a expliqué comment le chiisme y est devenu la doctrine religieuse dominante au 16e siècle et comment, contrairement au sunnisme, cette branche de l'islam est moins portée à faire confiance à l'autorité. «L'islam est extrêmement divers», a-t-il tenu à rappeler.

L'arrivée de visiteurs européens à partir du 17e siècle va par ailleurs propager l'image d'une Perse mythique, parfois éloignée de la réalité. «À Londres ou à Paris, a rapporté M. Weyland, un homme bien né se devait de faire un pèlerinage à Rome, Constantinople et Jérusalem. Les plus nantis poussaient leurs pérégrinations jusqu'à Téhéran.»

La vogue se répand alors pour les objets rapportés d'Orient. On fabrique même de fausses momies en Europe en les faisant passer pour d'authentiques antiquités égyptiennes, «comme les sacs des grandes marques aujourd'hui».

Cette vision de tapis, de turbans et d'émirs somnolents, on la retrouve dans l'exposition Merveilles et mirages de l'orientalisme à l'affiche du Musée des beaux-arts de Montréal jusqu'au 31 mai. «Le peintre Benjamin-Constant s'inspire de l'Islam le plus proche de Paris, celui du Maroc et de l'Algérie, mais le processus reste le même, a indiqué Raphaël Weyland. Les artistes occidentaux inventent l'autre pour se distinguer, pour renforcer leur propre identité.»

Cette interprétation exotique de la culture persane a eu une telle portée qu'elle est parvenue pour un moment «à changer l'image que les Iraniens avaient d'eux-mêmes». Ainsi en 1971, lors des cérémonies entourant le 2500e anniversaire de l'Empire perse, à Persépolis, le chah a célébré la mémoire de Cyrus le Grand mais en passant sous silence toutes les autres influences (arabe, islamique, turque) qui ont eu cours sur le territoire. Sept ans plus tard, le régime du chah était renversé et la République islamique était instaurée. Une page était tournée. De nouveau, les dirigeants allaient circonscrire des concepts identitaires et les utiliser à des fins politiques. «Une identité est souvent une reconstitution», a conclu le conférencier.

Hélène de Billy
Collaboration spéciale