De biologiste à opératrice de machine à coudre

  • Forum
  • Le 5 mars 2015

  • Martin LaSalle

 

Il n'y a pas de sot métier, cela va de soi. Mais occuper un poste d'opératrice de machine à coudre ou encore être femme de ménage au Québec alors qu'on était biologiste dans son pays d'origine, c'est «un gaspillage énorme de compétences», déplore Marie-Thérèse Chicha, titulaire de la Chaire en relations ethniques de l'Université de Montréal.

 

 

 

Cette problématique, qu'on nomme «déqualification», touche souvent les immigrants, mais elle est surtout le lot des femmes ayant immigré au Québec avec un diplôme universitaire en main. De fait, selon une étude publiée il y a trois ans par Mme Chicha, 68 % des participantes vivaient un degré élevé (43 %) ou moyennement élevé (25 %) de déqualification. Cette étude a été menée conjointement avec Éric Charest, professeur à l'École nationale d'administration publique.

«Les recherches plus récentes faites dans le cadre de mémoires ou de thèses que je dirige confirment l'ampleur et la persistance de cette déqualification», mentionne la professeure de l'École de relations industrielles de l'UdeM.

Minorités visibles plus déqualifiées

Depuis le début des années 90, le Canada et le Québec sélectionnent les candidats à l'immigration principalement en fonction de leur qualification professionnelle, dont le diplôme qu'ils possèdent.

Ainsi, dans la grande région de Montréal, 41 % des immigrantes et 49 % des immigrants étaient titulaires d'un diplôme d'études universitaires en 2005, comparativement à environ 19 % au sein de la population née au Québec.

Mais la proportion de femmes déqualifiées est plus grande, et ce, à différents degrés. Par exemple, l'enquête effectuée par Mme Chicha montre que 74 % des femmes immigrantes issues des minorités visibles sont en situation de déqualification importante, en comparaison de 26 % chez les femmes venues des pays d'Europe de l'Est.

Et les données indiquent que leur degré de déqualification ne diminue pas nécessairement à mesure que la durée de leur séjour au Canada augmente. «Parmi celles vivant une plus grande déqualification, il y a autant de femmes qui résident ici depuis trois ans qu'il y en a qui sont arrivées au pays il y a 6 ou même 10 ans», commente Marie-Thérèse Chicha.

La problématique de la déqualification, qui concerne davantage les femmes que les hommes immigrants, contrevient au droit fondamental à l'égalité garanti par les chartes canadienne et québécoise des droits et libertés.

Et, sur le plan économique, elle a un coût important. «Elle entraîne des pertes se situant entre 4,1 et 5,9 milliards de dollars, selon le Conference Board du Canada», rapporte Marie-Thérèse Chicha.

Parce que, en plus de devoir accepter un emploi peu rémunéré pour lequel elles sont surqualifiées, les femmes immigrantes sont aussi plus nombreuses à ne pas travailler : selon les données de Statistique Canada de 2011, 13,8 % d'entre elles étaient au chômage, contre 7 % chez les natives du Québec, soit près du double.

Décevants programmes d'accès à l'égalité

Pourquoi les immigrantes sont-elles plus déqualifiées?

«Parce que les immigrantes des minorités visibles forment un groupe cible qui n'est pas pris en compte spécifiquement par les programmes d'accès à l'égalité, alors qu'elles subissent une discrimination intersectionnelle, c'est-à-dire en raison de l'effet croisé du genre, de l'origine étrangère et de l'origine ethnique», précise Mme Chicha.

Et la question du genre explique en grande partie le désavantage plus marqué pour les immigrantes.

«En contexte d'immigration et de non-reconnaissance des acquis, la notion de rôle des sexes se traduit fréquemment par la priorité donnée au conjoint pour parfaire ses compétences ou prendre le temps de chercher un bon emploi, explique la professeure. Pendant ce temps, la conjointe accepte un travail peu qualifié pour subvenir aux besoins de la famille ou encore elle décide de suivre une formation de courte durée qui finit par consolider sa déqualification.»

Enfin, malgré les programmes d'accès à l'égalité, les immigrantes – notamment celles des minorités visibles – vivent souvent des situations de discrimination en entreprise : que ce soit le fait de leur employeur ou de leurs pairs ou encore de clients, les cas de sexisme ou de racisme ne sont pas rares dans certains milieux.

Pour une réaffirmation du rôle de l'État

«Lorsqu'on les compare avec ceux mis en œuvre aux États-Unis, les programmes d'accès à l'égalité au Québec ont produit, dans de nombreux cas, des résultats relativement décevants», résume la professeure.

Reconnaissant que certains progrès ont été observés, Marie-Thérèse Chicha estime que leur faible influence est «au premier chef attribuable au manque d'engagement très net de l'État envers les objectifs» qu'ils comportent.

Pour résoudre le problème de la discrimination systémique, «il est urgent de revoir les politiques et de les rendre plus efficaces, entre autres par une refonte législative en profondeur qui unifierait en une loi unique et cohérente tous les textes relatifs aux différents programmes d'accès à l'égalité», conclut Marie-Thérèse Chicha.