Lutter pour conserver ses droits... à défaut d'en revendiquer de nouveaux

  • Forum
  • Le 5 mars 2015

  • Martin LaSalle

Vingt ans après la marche Du pain et des roses, le mouvement féministe québécois cherche à restaurer son influence : aux prises avec une diminution significative de leur financement, les organismes voués aux luttes féministes subissent l'austérité depuis 2003 et, à défaut de moyens suffisants et d'un contexte propice à une stratégie proactive, ils sont contraints d'agir en réaction aux évènements.

«Dans l'ensemble du Canada, le mouvement féministe se bat moins pour que les femmes acquièrent de nouveaux droits que pour ne pas perdre ceux qui semblaient acquis», soutient Pascale Dufour, professeure au Département de science politique de l'Université de Montréal.

Selon elle, l'influence du mouvement féministe régresse depuis le début des années 2000, après avoir atteint son apogée en 1995.

«Cette année-là, deux évènements ont permis de cristalliser l'influence des femmes au Québec, soit la Marche des femmes contre la pauvreté – appelée la “marche du pain et des roses” – et le référendum sur la souveraineté du Québec», rappelle la spécialiste des mouvements sociaux.

Ils ont «donné un coup d'accélérateur» au mouvement féministe qui est, entre autres, parvenu à obtenir du gouvernement de Lucien Bouchard un rattrapage important du salaire minimum, la création des centres de la petite enfance (CPE) de même que l'adoption de la Loi sur l'équité salariale.

«Ces trois gains majeurs se sont avérés positifs non seulement pour les femmes, mais aussi pour les hommes, qui ont à leur tour bénéficié des augmentations salariales et des services des CPE», indique Mme Dufour.

Un mouvement divisé

Pascale DufourAprès être devenu un acteur incontournable «qui était presque considéré à l'égal des syndicats», le mouvement des femmes – sous le parapluie de la Fédération des femmes du Québec – a vu son influence diminuer graduellement à partir de 2003.

«L'arrivée au pouvoir des libéraux de Jean Charest coïncide avec une baisse radicale de l'influence des membres de la société civile en général, le nouveau gouvernement étant davantage enclin à la confrontation qu'au dialogue avec ceux-ci, déclare Pascale Dufour. De plus, le débat entourant les accommodements raisonnables a ravivé des dissensions au sein des groupes féministes.»

«Les militantes sont divisées lorsqu'il est question du port du voile chez certaines musulmanes, de la légalisation de la prostitution et de la consommation de la pornographie», renchérit Denyse Baillargeon, professeure au Département d'histoire de l'UdeM.

Parallèlement, les gouvernements québécois et canadien ont réduit considérablement le financement des groupes de défense des droits de la personne.

«Le fédéral a complètement cessé de financer les organismes qui se consacrent à l'action politique, précise Pascale Dufour. La défense des droits des individus étant associée à une action politique, les groupes féministes ont vu cette source de financement disparaître, hormis ceux qui offrent un service, telles les associations de lutte contre la violence faite aux femmes.»

Une unité à rebâtir

Denyse BaillargeonAujourd'hui, le rapport de force avec les gouvernements est défavorable au mouvement féministe.

«Il subit des attaques qui viennent de toutes parts – l'austérité et la hausse de tarifs des services publics par exemple – et, comme il dispose de peu de moyens, la visibilité médiatique de ses revendications est faible et diffuse», observe Mme Dufour.

Elle cite à cet égard la tenue des États généraux des femmes de 2014, qui a «mobilisé beaucoup de femmes, notamment des régions, mais dont on a peu parlé dans l'espace public».

Néanmoins, la politologue entrevoit la possibilité que des actions telles que des états généraux et la Marche mondiale des femmes – née en 2000 à l'initiative de la Fédération des femmes du Québec et qui culminera en octobre prochain à Trois-Rivières – puissent fédérer les femmes de toutes origines et de milieux divers autour de l'exercice de leur rôle de citoyennes et de leur participation plus active aux débats de la sphère publique.

«Aux états généraux de 2014, la proportion de femmes issues de l'immigration était plus élevée qu'auparavant et elle a entraîné une prise de conscience très forte quant à la nécessité absolue de créer des ponts à l'intérieur du mouvement féministe et ainsi d'établir une plus grande coopération entre toutes les femmes», conclut Mme Dufour.

Denyse Baillargeon, quant à elle, souhaite même que, selon les circonstances, les groupes féministes accordent plus de place aux hommes afin que ces derniers deviennent des acteurs du changement pour le mieux-être des femmes au lieu d'être confinés dans le rôle de compagnons de lutte.