Connaître la culture des patients pour mieux lutter contre l'Ebola

  • Forum
  • Le 9 mars 2015

  • Martin LaSalle

Les Blancs et les Africains ne partagent pas la même représentation de la maladie et il faut garder cela en tête lorsqu'on veut vaincre la résistance des patients à la prise des médicaments, souligne Vinh-Kim Nguyen, anthropologue et médecin.

 

Dans les années 80 et 90, les autorités médicales occidentales ont montré du doigt la culture africaine pour expliquer le faible succès des campagnes de traitement menées sur le continent pour contrer l'expansion du VIH. «Avec l'épidémie d'Ebola, on blâme de nouveau la méfiance des Africains, sans toutefois se demander d'où elle vient.»

 

 

Comprendre la culture des personnes qu'on tente de soigner pour optimiser l'efficacité des traitements, c'est là le champ d'expertise du médecin et anthropologue Vinh-Kim Nguyen, professeur de médecine sociale et préventive à l'École de santé publique de l'Université de Montréal (ESPUM), qui partage son temps entre l'enseignement, la pratique clinique et la recherche sur le terrain.

Enseignant à l'UdeM à raison d'une session par année depuis 2006, le Dr Nguyen a fait de l'anthropologie médicale son champ d'action dès le milieu des années 90. Sa profession l'a notamment amené à travailler auprès d'un groupe communautaire en Afrique de l'Ouest, où l'on cherchait à obtenir une meilleure réponse des Africains au programme de lutte contre le VIH.

«Tandis que les médecins tentaient de comprendre la situation à travers l'épidémie elle-même, je me suis penché sur les discordances qui apparaissaient entre la perception des Blancs quant à la façon de traiter le VIH et celle des Africains», relate celui qui est aussi titulaire d'une maîtrise en anthropologie.

Il a notamment été frappé par les différences entre les logiques de tri des gens à soigner en priorité.

«Pour les travailleurs humanitaires occidentaux, il faut avant tout s'occuper des plus vulnérables, tels les aînés, les enfants et les femmes, explique le Dr Nguyen. Or, dans des contextes où les ressources sont rares, il importe plutôt pour les populations locales de traiter d'abord les plus forts afin que ceux-ci puissent ensuite contribuer à sauver les autres!»

Selon le médecin anthropologue, cet exemple soulève l'importance de déterminer qui doit décider de la stratégie à mettre en place. «Cette question de vie ou de mort est véritablement une affaire qui relève de la souveraineté des personnes à soigner», indique celui qui est responsable du doctorat en santé mondiale offert à l'ESPUM.

Comprendre les représentations de la maladie

Titulaire d'une chaire de recherche à Paris – il pratique également à l'hôpital Avicenne dans le département de Seine-Saint-Denis –, Vinh-Kim Nguyen a récemment été sollicité par l'État français pour participer à l'élaboration et à la réalisation d'une étude visant à comprendre les résistances des Guinéens à l'égard d'un médicament antiviral expérimental, le favipiravir, pour traiter le virus Ebola.

«Pour comprendre les résistances, il nous faut aussi saisir les représentations des individus relativement à la maladie, car les idées qu'ils nourrissent peuvent être des interprétations fondées empiriquement», ajoute-t-il.

Faire de la bonne médecine

Les épidémies sont des situations exceptionnelles qui commandent toujours des interventions d'urgence, lesquelles créent forcément des précédents, selon le diplômé de médecine de l'UdeM.

«L'antivirus utilisé depuis décembre contre la fièvre d'Ebola n'a jamais été testé sur les êtres humains et nous y avons recouru en Guinée sans comparaison avec l'emploi d'un placébo, confie-t-il. Est-ce éthique? Nous avons convenu qu'il n'était pas éthique de donner un placébo à quelqu'un qui pouvait mourir d'une maladie et qu'il fallait administrer le traitement à tous.»

Pour l'heure, le médicament est associé à une réduction de 50 % de la mortalité chez les patients au stade précoce de la maladie. Il faudra toutefois analyser plusieurs paramètres avant de conclure à son efficacité réelle.

Pour le Dr Nguyen, les interventions de ce type – même celles de courte durée – peuvent avoir un effet positif à long terme sur les populations.

Au début des années 90, en Côte d'Ivoire et au Burkina Faso, on a mesuré l'efficacité de l'AZT contre la transmission mère-enfant du VIH. De nombreuses femmes ont été dépistées et traitées et elles ont ensuite créé des associations qui ont mené le combat pour l'élargissement du dépistage et du traitement au sein de la population.

«Ces femmes ont constitué des communautés qui, 25 ans plus tard, existent encore, insiste-t-il. L'intervention contre le virus Ebola peut aussi conduire à une prise en charge, par ces communautés, de la lutte contre les épidémies ainsi qu'à de nouvelles solidarités.»

Car, pour le Dr Nguyen, davantage de ressources pourraient être déployées pour aider les populations aux prises avec des épidémies.

«Depuis 2001, on investit des sommes colossales dans l'élaboration de scénarios en vue de contrer d'éventuelles attaques bioterroristes et, pendant ce temps, on ne parvient pas à voir venir les épidémies comme l'Ebola, déplore-t-il. Peut-être que nous devrions concentrer nos efforts à faire juste de la bonne médecine.»