Jean-Pierre Lefebvre prête l'oreille aux hommes en situation de vulnérabilité

  • Forum
  • Le 9 mars 2015

  • Dominique Nancy

Jean-Pierre Lefebvre«Les hommes ont deux façons de mal s'exprimer. Ils deviennent agressifs ou encore ils s'enferment dans leur caverne et ne parlent plus», dit Jean-Pierre Lefebvre, qui, depuis 12 ans, leur prête une oreille attentive à titre de bénévole au sein de l'organisme Les hommes de cœur. Les individus qu'il écoute sont en situation de rupture, ont perdu leur emploi ou vivent des difficultés relationnelles. «Notre système de santé est peu outillé pour aider les hommes en détresse. L'organisme propose des contextes d'apprentissage qui leur permettent d'améliorer leur capacité d'agir et d'interagir de façon authentique et respectueuse.»

 

À l'Université de Montréal, M. Lefebvre est responsable de la gestion des dossiers pour la reconnaissance des acquis expérientiels à la Faculté de l'éducation permanente. Son travail exige une grande capacité d'écoute, puisqu'il est amené aussi à conseiller des étudiants adultes retournés sur les bancs d'école et désireux qu'une partie de leur expertise soit reconnue. Quand il a divorcé, c'est lui qui a cependant ressenti le besoin d'être écouté. «J'ai participé en 2002 à un atelier de trois jours, “Nos racines”, à la suggestion d'un ami qui l'avait suivi quelques années auparavant. Ça m'a fait un grand bien de parler avec d'autres hommes et de constater que je n'étais pas le seul dans la même situation.»

Depuis, Jean-Pierre Lefebvre, devenu chef d'équipe dans l'organisme, continue de fréquenter une fois par mois «son groupe de gars». Les rencontres sont l'occasion de s'arrêter sur leur vie d'homme, de conjoint, de père ou de fils et d'y jeter un regard nouveau. Sont abordés des thèmes aussi variés que le suicide d'un enfant, la performance au travail, le manque d'estime de soi ou encore les difficultés relationnelles et affectives. «Chaque homme vient avec son problème personnel et il ne sait pas comment l'exprimer de façon saine, explique M. Lefebvre. Au lieu de le culpabiliser à cause de son comportement, on offre une écoute empathique, un soutien et un non-jugement. Cela lui permet de s'ouvrir et de trouver des solutions.»

En plus d'y vivre des occasions d'acquérir des compétences relationnelles, sociales et communicationnelles qui améliorent les rapports avec leurs proches, les participants tirent un grand avantage à pouvoir partager leur expérience masculine. «Ils en sont souvent les premiers surpris», note Jean-Pierre Lefebvre. C'est bien connu : quand ça va mal, au lieu d'admettre la douleur, les hommes vont généralement tenter de l'étouffer. «C'est sûr qu'ils sont moins enclins que les femmes à avoir un réseau et à parler de leurs états d'âme. Et pourtant, la communication encourage l'estime de soi.»

La force des stéréotypes

M. Lefebvre s'est beaucoup amusé à coanimer son premier atelier, qui a fait l'objet du documentaire Tel père, tel fils, rendu célèbre par le cinéaste Joël Bertomeu en 2006 et dont le film De père en flic a pu s'inspirer. Dans le documentaire, on y voit M. Lefebvre en compagnie de 16 pères et fils qui livrent des témoignages sur leur relation. Ce film se penche sur le rôle de la transmission de l'héritage dans la construction de l'identité masculine.

Une pléthore de reportages dans les médias écrits et électroniques ont fait état de la «crise» masculine, et des essais ont été publiés sur le sujet. Surtout après la sortie d'un autre documentaire de Joël Bertomeu, Ni rose ni bleu, dans lequel des gaillards tentent avec humour, tendresse et sincérité d'apprendre qui ils sont vraiment et ce qui forge leur identité en tant qu'hommes.

Le féminisme a beaucoup fait avancer la cause des femmes depuis les années 60, souligne M. Lefebvre, mais certains hommes éprouvent du mal à vivre avec leur nouveau rôle : ni bûcheron ni Whippet (en référence à l'essai de Charles Paquin, L'homme Whippet). «Il y a beaucoup à chérir dans nos rôles masculins traditionnels, entre autres le courage, la force et le sacrifice de soi, affirme Jean-Pierre Lefebvre. La clé est peut-être de trouver des façons d'incorporer le meilleur de ce que nous étions au meilleur de ce que nous aimerions être. Pour y parvenir, nous avons besoin d'ouvrir un espace de discussion.»