La grippe espagnole a tué surtout à 28 ans!

  • Forum
  • Le 16 mars 2015

  • Mathieu-Robert Sauvé

Un hôpital de fortune accueille les victimes de la grippe espagnole dans le Kansas, aux États-Unis.

 

Ce sont des adultes de 28 ans qui mouraient le plus de la grippe espagnole! En 1918, au plus fort de cette pandémie, les hommes et les femmes qui étaient le plus à risque étaient ceux dont le système immunitaire aurait été affaibli par une infection alors qu'ils étaient tout jeunes ou même encore dans le ventre de leur mère.

 

 

Voilà l'étonnante hypothèse présentée par un chercheur montréalais en démographie qui a analysé les données de la mortalité dans plusieurs régions canadiennes et américaines en 1918 et postulé un lien de causalité avec une épidémie de grippe survenue au 19e siècle, quand cette population était dans sa petite enfance ou littéralement embryonnaire. «Les individus vulnérables des grandes épidémies sont en général les enfants et les personnes âgées. La grippe espagnole a frappé plutôt chez les adultes de 20 à 40 ans. Le sommet de la mortalité se trouve à 28 ans», mentionne Alain Gagnon, directeur du Département de démographie de l'Université de Montréal.

À la recherche d'une cause commune à cette vulnérabilité, les chercheurs ont découvert qu'une pandémie de grippe a sévi en 1889 et 1890, surnommée la «grippe russe». Cette infection aurait miné le système immunitaire des futures victimes de la grippe espagnole. «Le virus de la grippe russe avait un profil antigénique très différent de celui qui allait provoquer la mort de millions de personnes au siècle suivant, indique M. Gagnon. Nous croyons que l'exposition à ce virus très tôt dans la vie les aurait rendues plus vulnérables.»

Autrement dit, les chercheurs ont énoncé qu'une exposition précoce à la grippe russe avait en quelque sorte altéré le système immunitaire des enfants nés vers 1890. On sait que l'empreinte antigénique est plus prononcée quand elle est laissée en bas âge, car le système immunitaire est encore immature. L'exposition au virus qui aurait causé la pandémie de la grippe russe leur a permis de surmonter les années suivantes les virus saisonniers, composés de légères mutations du H3N8. «Le hic, c'est qu'une fois que le système est engagé à combattre le H3N8 il devient plus vulnérable à un virus qui lui est très éloigné, comme le H1N1», explique le démographe.

Les mauvais soldats

Le peintre Egon Schiele meurt de l'influenza en 1918 à l'âge de 28 ans. Sa peinture intitulée la Mère morte semble prémonitoire car il était dans le ventre de sa mère en 1890, quand éclate l'épidémie de grippe russe...L'arsenal microbiologique du corps humain est comme une grande bibliothèque remplie de fichiers microbiens. Lorsqu'une infection survient, le système immunitaire consulte ses archives pour préparer sa riposte. Dans de nombreux cas, le fait d'avoir été en contact avec un pathogène rend le corps mieux préparé pour une nouvelle infection, même si elle survient des années plus tard. Il semble que ce soit l'inverse qui se soit produit ici. Les gens qui étaient nés autour de 1890 et qui avaient donc souffert très tôt dans la vie de la grippe russe s'en sortaient moins bien en 1918. Ce fut même fatal pour d'innombrables hommes et femmes, fauchés au milieu de leur vie.

Pour employer une image inspirée de la Première Guerre mondiale, qui faisait rage en même temps, c'est comme si le corps avait envoyé les mauvais soldats sur le champ de bataille. Incapables de reconnaître et de repousser l'ennemi, ces soldats étaient parfaitement inutiles mais leur débarquement continuait. Ils ont encombré les voies respiratoires. Les historiens rapportent que les victimes mouraient comme par noyade, leurs poumons étant engorgés de mucus. Cela résultait de la «bataille entre les soldats inutiles et le H1N1».

C'est en 2010 que le chercheur québécois découvre cette anomalie épidémiologique. L'étude attentive des actes des décès survenus au début du 20e siècle dans la région métropolitaine de Toronto révèle que la mortalité touche durement les adultes jusqu'à son point culminant. Intrigué, le démographe veut approfondir la question demande un financement aux Instituts de recherche en santé du Canada, qu'il obtient.

Grâce aux travaux de son équipe, incluant Stacey Hallman, qui y consacre sa thèse de doctorat à l'Université de Western Ontario, la surreprésentation de la mortalité à 28 ans est confirmée à Montréal puis dans plusieurs localités canadiennes et américaines.

Alain GagnonAlain Gagnon a fait paraître l'an dernier une synthèse de ses travaux qui ne tarde pas à faire son chemin dans la communauté scientifique. Il vient de publier des précisions dans PLOS Pathogens, en collaboration avec Enrique Acosta, étudiant au doctorat sous sa direction à l'UdeM, et les immunologistes Joaquin Madrenas et Matthew S. Miller, respectivement des universités McGill et McMaster. «Nous croyons que la compréhension détaillée des scénarios d'infection est essentielle pour appréhender la manière dont les expositions au virus de la grippe façonnent les répercussions des futures pandémies sur la santé publique, écrivent les auteurs. Plus important encore, cette connaissance peut servir à la mise en œuvre de campagnes de vaccination “personnalisées” en fonction de l'âge et des antécédents d'exposition des groupes à vacciner.»

Ayant entraîné la mort de 50 à 100 millions d'individus, la grippe espagnole est en chiffres absolus de victimes la pandémie la plus meurtrière de toute l'histoire. Elle a même fait plus de victimes en à peine 18 mois que les quatre années de la Grande Guerre.

La virulence de la grippe espagnole (un virus H1N1 semblable à celui qui a fait le tour du monde en 2009, mais sans causer autant de ravages) demeure un mystère pour de nombreux épidémiologistes et virologistes. Peu de recherches avaient toutefois porté sur une analyse fine des âges des victimes. Les travaux de l'équipe montréalaise comble cette lacune.

Alain Gagnon signale que les recherches en démographie peuvent jeter une nouvelle lumière sur des évènements historiques tout en ayant une portée sur le présent. Ici, c'est autant dans les sciences humaines (histoire, géographie) que dans les sciences biomédicales (épidémiologie, immunologie) qu'il a fallu puiser.

Mathieu-Robert Sauvé