La science au service des chefs d'orchestre

  • Forum
  • Le 23 mars 2015

  • Dominique Nancy

Exécutés à la baguette ou non, les gestes du chef d’orchestre doivent être toujours chargés de sens par rapport à la musique, selon Paolo Bellomia.Photo : François-Raymond Boyer.

 

Paolo Bellomia est devant les musiciens et s'apprête à faire naître la musique du Concerto pour orchestre de Béla Bartók. Ses mains et ses bras sont munis de capteurs de mouvement. D'autres sont dissimulés à l'intérieur de sa veste. Les capteurs sont reliés à un ordinateur pourvu d'un programme conçu pour recueillir et traiter les signaux qui traduisent les moindres gestes du maestro afin de créer un personnage en trois dimensions.

 

 

La scène semble tout droit sortie d'un film d'animation de Walt Disney. Il n'en est rien. Il s'agit d'une recherche approfondie sur la gestuelle des chefs d'orchestre réalisée par le professeur et coresponsable du programme de direction d'orchestre de la Faculté de musique de l'Université de Montréal. Plus précisément, M. Bellomia a passé au crible la gestuelle et les techniques de Pierre Boulez, l'un des plus grands compositeurs et chefs d'orchestre de notre époque dont l'une des particularités est de diriger les musiciens sans baguette.

«Ce n'est pas le seul. Leopold Stokowski, Kurt Masur et Valery Gergiev conduisent eux aussi leur orchestre sans baguette, préférant diriger avec leurs mains. C'est connu, la main droite du chef sert le rythme et la battue et la main gauche l'expression. Chez Boulez, l'économie et la précision des gestes de même que le respect du texte musical sont au service de la musique et des musiciens. Ses mains ne sont pas là pour gesticuler et faire du théâtre», affirme M. Bellomia.

Chef d'orchestre lui-même reconnu – il s'est notamment produit aux États-Unis, en Europe, en Amérique du Sud et en Russie –, Paolo Bellomia a pendant plus de deux décennies saisi toutes les occasions qui s'offraient à lui de travailler avec le grand maestro français, dont il a observé les moindres gestes. «C'est pour moi le meilleur modèle en ce qui concerne la direction d'orchestre», confie le musicien né à Rome et arrivé au Québec avec sa famille à l'âge de neuf ans. C'est d'ailleurs en assistant à un concert de Pierre Boulez à New York, en 1975, qu'il a eu le choc artistique et professionnel de sa vie.

Depuis maintenant plus de quatre ans, Paolo Bellomia mène son étude sur la méthode de Pierre Boulez et son influence sur le son produit par les musiciens. Un travail, fait en collaboration avec François-Raymond Boyer, professeur de génie informatique et logiciel à Polytechnique Montréal, dont on devrait voir les résultats sur DVD d'ici l'automne prochain. «Il s'agit d'un traité de direction d'orchestre basé sur les approches de Boulez qui pourra servir aux chef d'orchestre en formation, souligne le professeur. Par exemple, ils pourront mieux visualiser les solutions concrètes relatives à certaines difficultés rencontrées dans une pièce.»

Un chef d'orchestre virtuel

Le principe du chef d’orchestre virtuel fonctionne un peu comme les manettes sans fil de la console de jeux Wii. L’ensemble des gestes saisis par des capteurs de mouvement donne vie à l’écran à un personnage virtuel.Revêtu d'une veste et de gants munis de capteurs de mouvement, M. Bellomia a été filmé par trois caméras en train de diriger un orchestre. Le principe fonctionne un peu comme les manettes sans fil de la console de jeux Wii. Sauf que chaque geste dans le monde réel est saisi par les capteurs et que l'ensemble des gestes donne vie à l'écran à un personnage virtuel. Vibrant!

«J'avais l'air d'un robot devant les musiciens», relate en riant Paolo Bellomia, dont la retenue en tant que chef d'orchestre est établie. Il s'est prêté de bonne grâce aux exigences de la science. Cette démarche lui a permis d'étudier minutieusement les métriques irrégulières et les vitesses, la physionomie de même que l'esthétique musicale par rapport aux gestes et ainsi d'effectuer une étude scientifique sur la direction d'orchestre.

Les résultats de sa recherche confirment que la précision du geste détermine la sonorité obtenue. La technologie démontre que l'esthétique musicale résulte indéniablement des informations sensorimotrices du chef. Ces informations sont d'ailleurs mieux intégrées par les musiciens lorsque leur flux est réduit. «Il y a une mathématisation de la chose avec Boulez et nous avions envie de le prouver scientifiquement», mentionne M. Bellomia, qui a bénéficié d'une subvention de la Fondation canadienne pour l'innovation et du Fonds de recherche du Québec – Société et culture, pour entreprendre son étude.

Le chef d'orchestre n'est pas là pour brasser de l'air et juste donner le départ et le tempo. Tout un travail en amont est nécessaire avant les représentations, signale M. Bellomia. «Le travail du chef commence par une phase de préparation durant laquelle il s'approprie l'œuvre et définit son axe de lecture, explique-t-il. Le chef a alors une conception du son et il est au service de la partition et du compositeur. Il va tenter de transmettre cette pensée, qui doit devenir collective, à l'ensemble des musiciens. Ainsi, un forte ou un pianissimo n'est pas le même pour tout le monde et c'est le chef qui le dose et indique aux musiciens comment l'exécuter.»

Pierre Boulez a suggéré au professeur les œuvres à exécuter et à analyser. Des pièces du répertoire classique très difficiles qui ne pourraient pas être jouées sans chef d'orchestre. «Le traité se concentre sur des partitions très complexes, comme Le marteau sans maître, de Pierre Boulez, et Couleurs de la cité céleste, d'Olivier Messiaen», fait valoir Paolo Bellomia. À son avis, il est possible pour des musiciens de jouer seuls une symphonie de Mozart, mais ils ne pourraient pas interpréter Ravel, Debussy, Wagner ou Brahms sans chef qui les synchronise!

Un programme unique au Canada

Le programme de direction d'orchestre que Paolo Bellomia supervise depuis 1999 avec le professeur et chef d'orchestre Jean-François Rivest bénéficie aujourd'hui d'une réputation internationale. «Autrefois, nous allions suivre des cours de direction aux États-Unis. Aujourd'hui, nous accueillons des étudiants de partout dans le monde», indique M. Bellomia. Le programme s'adresse à des étudiants des cycles supérieurs qui disposent de solides acquis tant sur le plan de la maîtrise d'un instrument qu'en matière de connaissances et d'expériences musicales.

Plusieurs de ses diplômés occupent des postes de chef ou d'assistant à la tête d'orchestre établis. Par exemple, le Saguenayen Jean-Philippe Tremblay est directeur musical de l'Orchestre de la Francophonie. Il y a aussi de plus en plus de femmes qui se destinent à la direction d'orchestre. Dina Gilbert a été nommée en avril 2013 chef assistante de l'Orchestre symphonique de Montréal. Mélanie Léonard, qui a été chef en résidence, obtient un grand succès dans l'Ouest canadien. Plusieurs autres diplômés ont accédé à des postes enviables aux États-Unis et en Amérique du Sud. Sébastien Cohen est chef d'orchestre et professeur de direction d'orchestre à l'Escuela superior de música du Mexique. David Rahbee assume pour sa part des fonctions similaires à l'Université de Washington, à Seattle. Le futur diplômé Christos Kolovos jouit déjà d'une excellente réputation. Après avoir remporté en 2014 le premier prix du prestigieux Conductor's Academy, à Vienne, il connaît un début de carrière fulgurant et a été invité l'an dernier à diriger le Young Orchestra of Russia, du Moscow P. I. Tchaikovsky Conservatory, à l'occasion des célébrations du 200e anniversaire de naissance du poète Mikhaïl Iourievitch Lermontov.