Le taux de mercure est en baisse temporelle chez les oiseaux de proie du Québec

  • Forum
  • Le 23 mars 2015

  • Dominique Nancy

Chez le pygargue à tête blanche, les concentrations de mercure sont particulièrement grandes et augmentent avec l’âge de l’individu. Cela pourrait avoir des effets néfastes sur sa santé. Photo : UQROP.Le taux de méthylmercure ou mercure organique relevé dans les plumes du pygargue à tête blanche et du balbuzard pêcheur, des espèces se nourrissant dans les milieux aquatiques, est de 2 à 30 fois plus élevé que celui des oiseaux de proie qui s'alimentent en milieux terrestres. Chez le pygargue à tête blanche, les concentrations sont particulièrement grandes et augmentent avec l'âge de l'individu.

«Cette espèce doit faire l'objet d'une attention particulière si nous voulons en apprendre davantage sur les taux de mercure et leurs effets sur les populations», estime Guy Fitzgerald, vétérinaire responsable de la Clinique des oiseaux de proie de la Faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal, qui a participé à une étude d'envergure avec trois biologistes d'Environnement Canada et d'Hydro-Québec afin de documenter les niveaux de mercure et leurs changements dans le temps chez les oiseaux de proie du Québec.

Des analyses ont été effectuées sur des plumes recueillies entre les années 1906 à 2002 de sept espèces : l'aigle royal, l'autour des palombes, le balbuzard pêcheur, la chouette rayée, le faucon pèlerin, le grand-duc d'Amérique et le pygargue à tête blanche. «Le taux de mercure lié à la kératine des plumes est stable. Il est donc possible de comparer les concentrations de ce métal dans les plumes récemment prélevées avec celles obtenues sur des plumes de spécimens conservés dans les musées d'histoire naturelle depuis plusieurs années», indique M. Fitzgerald, aussi président de l'Union québécoise de réhabilitation des oiseaux de proie, d'où provenaient plusieurs des échantillons récents.

À partir des analyses faites sur les 825 échantillons sélectionnés, le vétérinaire et ses collègues biologistes ont constaté une diminution dans le temps des concentrations de mercure chez les aigles royaux et les autours des palombes. Une réduction de 33 % du méthylmercure a aussi été observée entre 1989-1991 et 1997 chez les jeunes balbuzards pêcheurs vivant à proximité des réservoirs hydroélectriques. Cette atténuation serait liée à la baisse des concentrations de mercure chez les poissons des réservoirs. Par contre, tous les oiseaux de proie des milieux aquatiques ne sont pas aussi privilégiés. Les taux de mercure varient entre les espèces et selon le niveau de contamination des milieux où elles vivent.

Les résultats de la recherche de Guy Fitzgerald et ses collègues ont fait l'objet d'une publication dans le numéro d'hiver 2015 de la revue Le Naturaliste canadien.

«Cette espe?ce doit faire l’objet d’une attention particulie?re si nous voulons en apprendre davantage sur les taux de mer- cure et leurs effets sur les populations», estime le ve?te?rinaire Guy Fitzgerald. (Photo: Richard Bourassa)

Plus de méthylmercure dans les lacs de barrages

«La contamination des écosystèmes terrestre et aquatique par les métaux lourds résulte souvent des activités industrielles et urbaines. Depuis l'époque préindustrielle, les émissions anthropogéniques de mercure ont fait doubler les taux de déposition du mercure atmosphérique», écrivent les auteurs de l'étude. La majorité des valeurs élevées ont d'ailleurs été notées durant la période de 1925-1945.

Aujourd'hui, d'après les dernières données, les concentrations de mercure chez plusieurs espèces d'oiseaux de proie au Québec sont semblables à celles rapportées ailleurs en Amérique du Nord et en Europe. C'est le cas pour l'aigle royal, l'autour des palombes, la chouette rayée, le faucon pèlerin et le grand-duc d'Amérique.

Étonnamment, aucune différence n'a été signalée entre le nombre de jeunes balbuzards pêcheurs en bordure des réservoirs hydroélectriques et celui des individus des milieux non aménagés, malgré de très fortes concentrations de mercure mesurées dans les plumes des balbuzards pêcheurs nichant près des réservoirs. Selon les chercheurs, «l'élimination du mercure dans les plumes de même que la capacité de transformer le méthylmercure en une forme de mercure moins toxique, un mécanisme de désintoxication présent chez certains oiseaux de proie, pourraient expliquer cette absence de différence entre les deux milieux».

Pour une toute autre raison, le vétérinaire et les biologistes ont espoir de voir décliner d'ici quelques années les concentrations de mercure chez les jeunes balbuzards pêcheurs. Il faut savoir que le méthylmercure est abondant dans les lacs de barrages hydroélectriques dans les 10 à 30 années suivant la mise en eau, au point de rendre impropres à la consommation pendant les 10 premières années les poissons qui y vivent, surtout les prédateurs en fin de chaîne alimentaire. Après, cela semble se stabiliser. «Les balbuzards pêcheurs échantillonnés entre 1989 et 1991 provenaient de la région du complexe La Grande, où les réservoirs suivis étaient âgés d'environ 9 à 12 ans, soit au moment où les teneurs dans les poissons piscivores étaient à leur maximum. La diminution de mercure observée lors du deuxième échantillonnage en 1997 refléterait celle des poissons qu'ils consommaient», peut-on lire dans Le Naturaliste canadien.

D'après Guy Fitzgerald, les concentrations de mercure devraient continuer de suivre la même tendance décroissante que dans le cas des poissons vivant dans ces réservoirs et se rapprocher graduellement des taux des milieux naturels. Il se dit toutefois préoccupé par les pygargues à tête blanche, même si les populations actuelles ne sont plus en déclin. L'augmentation des concentrations de mercure avec l'âge dans l'organisme de ces oiseaux pourrait avoir des effets néfastes sur leur santé. D'autres travaux devront être entrepris pour expliquer le phénomène, mais le vétérinaire en attribue la cause principale à leur alimentation et à l'habitat qu'ils fréquentent. «D'autres causes sont possibles. Mais cela reste à démontrer», précise-t-il.

Outre M. Fitzgerald, Louise Champoux et Jean Rodrigue, d'Environnement Canada, et François Bilodeau, d'Hydro-Québec Production, ont signé l'article.