La lecture ne suffit pas pour bien écrire!

  • Forum
  • Le 30 mars 2015

  • Dominique Nancy

En introduisant les propriétés visuelles des mots dans l'apprentissage de la langue, les enfants acquerraient une plus grande habileté à écrire sans fautes.Suffit-il de lire beaucoup pour bien orthographier les mots? «Non, estime Daniel Daigle. Voir souvent les mots enrichit le lexique orthographique, mais ce n'est pas suffisant!»

 

Pour pouvoir écrire chapeau plutôt que chapo ou encore éléphant au lieu d'éléfant, l'élève doit avoir inscrit dans sa mémoire l'orthographe précise des mots. À force de manipulation de l'écrit, il en vient à emmagasiner des connaissances relatives aux propriétés visuelles des mots, autrement dit à leur orthographe. «Cela ne s'apprend pas juste en lisant. Ça nécessite un accompagnement», affirme le professeur du Département de didactique de l'Université de Montréal.

Traditionnellement, les élèves apprennent à écrire en décortiquant les syllabes des mots et en développant une conscience phonologique (sons à l'oral) et morphologique (ce qui conduit l'enfant à manipuler les morphèmes, soit les mots dans les mots : lait dans laitier, pomme dans pommier). Mais Daniel Daigle croit qu'on aurait avantage à introduire l'apprentissage des propriétés visuelles et spécifiques des mots, car les enfants acquerraient une plus grande habileté à écrire sans fautes.

Daniel DaigleLes résultats d'une étude menée entre 2012 et 2015 auprès d'une centaine d'enfants francophones âgés de sept à huit ans tendent à appuyer son hypothèse. Le chercheur a mis en évidence que le fait de tenir compte des propriétés visuelles des mots dans l'enseignement favorise l'apprentissage de l'orthographe. Ces configurations sont appelées visuo-orthographiques et renvoient aux spécificités et irrégularités de certains mots, par exemple les lettres muettes comme le h de homme et le x de mieux. Ou encore les erreurs de type lexical, ce qu'on nomme communément «fautes d'usage», qui se rapportent, entre autres, aux phonèmes «multigraphémiques» (groupes de lettres qui représentent un même son, tels an et en). Les propriétés visuelles contribueraient, au même titre que la phonologie et la morphologie, à l'écriture normée des mots. «J'en avais l'intuition, mais il restait à le démontrer scientifiquement», indique M. Daigle. C'est maintenant chose faite!

Au lieu de faire apprendre par cœur aux écoliers des conjugaisons du Bescherelle et des mots du Petit Robert, il a opté pour un apprentissage par le jeu, dont une chasse au trésor et une séance de bricolage avec des crayons magiques. Deux fois par semaine, les élèves de huit classes de deuxième année du primaire ont été soumis à l'une des quatre conditions expérimentales élaborées par le chercheur. «On a enseigné l'orthographe à quatre groupes. Deux de ces groupes ont reçu un enseignement de l'orthographe basé sur les propriétés phonologiques des mots. Les élèves des deux autres classes ont été sensibilisés aux propriétés visuelles des mots. Ces élèves ont notamment été entraînés à reconnaître les sons dits “caméléons” en référence aux phonèmes multigraphémiques. Dans deux autres groupes, les enfants ont seulement lu plus fréquemment les mots qui allaient être évalués. Enfin, les deux dernières classes, qui composaient le groupe témoin, n'ont reçu aucun enseignement particulier.»

Le programme d'intervention pédagogique, qui a obtenu l'appui financier du Fonds de recherche du Québec – Société et culture, a débuté par un test destiné à mesurer les connaissances orthographiques des enfants suivi de six semaines d'intervention et il s'est terminé par deux tests échelonnés dans le temps afin de vérifier si l'apprentissage perdurait. Les résultats révèlent une progression chez tous les jeunes, sauf ceux du groupe témoin. Ce sont toutefois les écoliers qui ont bénéficié d'une formation axée sur les propriétés visuelles des mots qui ont le plus progressé.

Les travaux de Daniel Daigle et son équipe pourraient avoir de multiples retombées dans le domaine de la pédagogie, mais aussi influer sur les interventions auprès des jeunes souffrant de troubles du langage. Ils ont permis de concevoir un jeu, L'orthographe sans papier ni crayon, centré sur les propriétés formelles des mots et qui aide les enfants à surmonter leurs difficultés en orthographe.

Propriétés visuelles des mots : peu de formation

Les résultats des élèves en français au primaire et au secondaire en inquiètent plusieurs. Cette situation n'est pas unique au Québec. Selon le professeur Daigle, «l'une des raisons est que l'on connaît encore mal les dispositifs d'enseignement qui favorisent le mieux l'apprentissage de l'orthographe et, plus spécifiquement, des propriétés visuelles des mots». Pas question pour autant de montrer du doigt les enseignants comme source de tous les maux, ni d'engager une bataille entre les tenants des différentes approches, signale le coauteur du collectif Orthographe et populations exceptionnelles : perspectives didactiques (Presses de l'Université du Québec, 2013).

Il a fait ce constat au terme d'une recherche antérieure effectuée avec des enfants dyslexiques. L'objectif était de décrire les erreurs des élèves aux prises avec des difficultés de langage et de comparer leur compétence avec celles d'élèves du même âge et d'élèves plus jeunes possédant les mêmes aptitudes à l'écrit. L'étude a montré que les erreurs visuelles constituent les trois quart des erreurs d'orthographe d'usage, soit 73,3 %. La bête noire : les lettres muettes et les phonèmes multigraphémiques. «J'ai été grandement surpris par ces données. C'est ce qui m'a incité à mettre à l'essai un programme d'intervention», mentionne Daniel Daigle, dont l'étude a fait l'objet d'un rapport déposé en 2013 au ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport.

L'an dernier, le professeur a, une fois de plus, répondu à une demande du ministère d'entreprendre une enquête nationale sur les pratiques d'enseignement de l'orthographe lexicale et sur les besoins de formation des intervenants du primaire. Près de 400 enseignants ont répondu au questionnaire envoyé à l'ensemble des écoles du Québec. Qu'est-ce que les enseignants font dans leur classe? C'est ce que permettra de découvrir cette recherche.

Dominique Nancy