Le FIFA fait sentir sa présence à l'UdeM

MM. McFalls et Voigt et Mme Pandlofi.À Berlin, durant les années 30, la musique populaire est à son zénith. Opérettes, chansons, ritournelles et sérénades constituent l'essentiel d'un répertoire destiné à réjouir le public et à mettre en valeur des voix masculines adulées des foules. Entre la fin de la crise économique de 1929 et la montée du nazisme, il existe ainsi en Allemagne une industrie musicale du divertissement qui produit à la chaîne une pléiade d'airs joyeux et légers.

 

«Il s'agit certes d'un art populaire mais porté par des créateurs de très haut niveau», a observé Thomas Voigt durant sa conférence du 23 mars au Carrefour des arts et des sciences de l'Université de Montréal. S'exprimant en anglais, M. Voigt inaugurait le cycle de conférences «Politique et musique», conçu par les professeurs Mariella Pandolfi et Laurence McFalls, respectivement du Département d'anthropologie et du Département de science politique de l'UdeM, dans le cadre des activités du groupe international de formation à la recherche Diversité.

«Figure clé dans le monde de l'opéra, Thomas Voigt est l'un des plus grands connaisseurs de musique classique sur la planète, a spécifié Mme Pandolfi en introduisant son invité. Journaliste, scénariste et biographe, il a cherché à comprendre pourquoi cette musique chantée dans les foyers allemands a soudainement disparu.»

Dans sa causerie, M. Voigt a retracé les destins des compositeurs, interprètes et autres protagonistes de ce qu'il appelle «l'usine à rêves berlinoise». Ce faisant, il a repris le propos de son documentaire Jonas Kaufmann ? Berlin 1930, présenté le lendemain au Festival international du film sur l'art de Montréal (FIFA). Il s'agissait d'une première collaboration entre le FIFA et l'UdeM, «et nous nous en réjouissons», a indiqué Mme Pandolfi.

Le documentaire de M. Voigt met en lumière l'amour de Jonas Kaufmann, le plus grand ténor du 20e siècle, pour les airs populaires allemands des années 30.Entre anecdotes et images d'archives, le documentaire met en lumière l'amour de Jonas Kaufmann pour ces airs populaires à la mode durant le crépuscule de la république de Weimar. Entré dans la légende, le plus grand ténor du 20e siècle est réputé pour sa voix de miel ainsi que pour son extraordinaire présence sur scène. Dans le film de M. Voigt, le chanteur munichois interprète au moins une dizaine de ces succès d'autrefois qui ont tant bien que mal résisté au temps. «Sa réussite à l'opéra ne l'a jamais empêché de s'intéresser à la musique populaire, a remarqué M. Voigt. Jonas Kaufmann peut ainsi passer de Puccini à Aznavour sans effort apparent. Aussi, il n'y avait que lui pour reprendre ces mélodies des années 30 réputées badines, mais qui en réalité sont très difficiles à chanter.»

Agrémentant son analyse de plusieurs extraits du film, M. Voigt a voulu resituer ces chansons dans leur contexte historique. Il a évoqué des titres comme Girls Were Made to Love and Kiss. Il a également parlé de l'étroite collaboration entre Franz Lehár, l'auteur de La veuve joyeuse, et l'interprète fétiche de ses compositions, Richard Tauber, que Marlène Dietrich adorait. Il a mentionné l'âpre rivalité entre Vienne et Berlin, les seules à pouvoir se mesurer à Paris comme capitales culturelles à cette époque. Soulignant l'importance du cinéma parlant pour les compositeurs de mélodies, il a esquissé le portrait de Josef Schmidt, ténor exceptionnel exclu de la scène en raison de sa petite taille, mais dont la présence explosera au grand écran.

Comme Tauber, Schmidt était juif. Après s'être retrouvé sur la liste noire des nazis, il a dû prendre la fuite. Il meurt en Suisse en 1942, à l'âge de 38 ans. Quant à Tauber, il gagnera l'Amérique puis l'Angleterre, où il s'éteindra en 1948.

Tout cela peut sembler loin, même pour un Allemand. Or, comme Jonas Kaufmann, M. Voigt est né dans les années 60, en plein miracle économique, 20 ans après Hitler et la fin de la guerre. Enfant, il collectionnait les enregistrements et les vieux albums d'opéra. En apparence, son pays avait pansé ses plaies et surmonté les traumatismes du conflit mondial. «Psychologiquement, c'était une autre histoire, dit-il. Nous ne pouvions pas demeurer complètement indifférents aux difficultés vécues par la génération qui nous avait précédés. Mes parents par exemple avaient fui, enfants, l'Allemagne de l'Est : mon père à 16 ans à bord d'un tank et ma mère à l'âge de 11 ou 12 ans.»

L'être humain hait la souffrance. À Berlin durant les années 30, la musique «était conçue pour oublier son malheur, tirer des larmes de bonheur et faire rêver». Quant à la façon dont on envisage ce corpus musical aujourd'hui, cela dépend beaucoup de notre perception de l'histoire et des leçons qu'on a tirées des évènements.

Hélène de Billy
Collaboration spéciale