Les archéologues partagent leurs savoirs

  • Forum
  • Le 30 mars 2015

  • Daniel Baril

Geneviève Potier Bouchard a tenté d'établir qui, des Néandertaliens ou des hyènes, est à l'origine des restes animaux mis au jour dans la grotte du Bison, en France.Ateliers de taillage de pierre, fabrication d'hameçons et d'outils en os, production d'objets de la vie quotidienne en bouleau, initiation aux techniques autochtones ancestrales, démonstration de tracéologie au microscope, exposition d'artéfacts de diverses provenances, présentations de travaux de recherche, ce fut une semaine très bien remplie et très riche en activités de toutes sortes qu'a présentée, du 16 au 20 mars, le Regroupement des étudiants en archéologie de l'Université de Montréal.

 

Forum a pu assister à quelques présentations de travaux de recherche d'étudiants, dont ceux de Coralie Dallaire, de Marijo Gauthier-Bérubé et de Geneviève Pothier Bouchard. Elles ont tour à tour éclairé certaines pages de l'histoire de la Nouvelle-France, des Amérindiens et même des Néandertaliens.

Des ornements venus du Minnesota

Sous la direction du professeur Adrian Burke, du Département d'anthropologie de l'UdeM, Coralie Dallaire travaille à reconstituer l'histoire de la production et des échanges d'ornements révélés par les pièces exhumées du site abénaquis d'Odanak. «L'histoire des Abénaquis est peu connue et le site d'Odanak est très prometteur pour documenter toute la chaîne opératoire des ornements qu'on y trouve en abondance», a-t-elle mentionné.

Situé de part et d'autre de la rivière Saint-François, le territoire des Abénaquis se trouvait entre celui des Hurons et celui des Mohawks. Le cours d'eau étant devenu une route d'invasion des Anglais pour attaquer la Nouvelle-France, les Français ont donc construit, en 1704, un fort chez les Abénaquis d'Odanak, qui étaient leurs alliés.

Ariane BurkeLes fouilles archéologiques ont permis de repérer l'emplacement de ce fort incendié par les Anglais en 1759. Les artéfacts révèlent non seulement quelle était l'alimentation de l'époque, mais également qu'on y travaillait le cuivre et le plomb en transformant parfois des pièces de chaudrons ou de quincaillerie en pendentifs, en perles tubulaires ou encore en boucles d'oreilles.

Coralie Dallaire s'intéresse à ces pièces, notamment à des ornements de catlinite, une pierre venant d'un site du Minnesota situé à plus de 2000 km par voies terrestre et maritime. «Cette pierre a une haute valeur économique et spirituelle, puisque les autochtones attribuent, encore aujourd'hui, un caractère sacré à cette pierre et au lieu d'où elle provient», souligne la chercheuse.

Elle cherche aussi à déterminer quelle est la provenance, entre le golfe du Saint-Laurent ou la Virginie, de perles de coquillage entrant dans la confection de colliers de wampums.

La fabrication de frégates

Marijo Gauthier-Bérubé cherche pour sa part à mieux comprendre les techniques de construction navale qui avaient cours en France au 18e siècle. Pour ce faire, elle scrute les restes de la frégate Le Machault, retrouvée au fond de la baie des Chaleurs en 1968. Cette frégate de la marine française a été sabordée le 8 juillet 1760 après un combat perdu contre la flotte anglaise.

Le Machault provenait d'un chantier naval de Bayonne, en France. Mais l'analyse de certains procédés de construction indique qu'ils ne correspondent pas aux descriptions qui figurent dans les traités de l'époque. La curiosité de la chercheuse a entre autres été piquée par une étrange alternance de clous et de gournables – des chevilles de bois de trois centimètres de diamètre et d'une quarantaine de centimètres de long – utilisés pour fixer les planches de la coque.

«Ce procédé nous montre que la technique utilisée était plus traditionnelle que celle des textes d'ingénierie, affirme-t-elle. Peut-être s'agit-il de la survivance d'une technique basque ou d'une façon de faire propre aux chantiers de l'Atlantique.»

Brad LoewenLa construction de ce navire semble avoir répondu à un besoin urgent, puisque, selon les analyses de dendrochronologie, il n'y a pas eu de délai entre l'abattage des arbres et la construction de la frégate, ce qui est contraire à la pratique habituelle. Les travaux de l'étudiante sont codirigés par le professeur Brad Loewen, du Département d'anthropologie, et Charles Dagneau, de l'Équipe d'archéologie subaquatique de Parcs Canada.

Néandertaliens ou hyènes?

C'est par ailleurs un très grand défi auquel Geneviève Pothier Bouchard a choisi de s'attaquer. Avec sa directrice de recherche Ariane Burke, elle tente d'établir qui, des Néandertaliens ou des hyènes, est à l'origine des restes animaux mis au jour dans la grotte du Bison, au cœur de la Bourgogne, en France.

Cette grotte fait partie d'un ensemble d'une dizaine de cavernes situées sur les rives de la rivière La Cure. Le site a été occupé par les Néandertaliens il y a au moins 60 000 ans et a été abandonné il y a 30 000 ans, au moment où ils étaient en voie de disparition.

Des 37 369 éclats d'os découverts dans la grotte depuis 1995, seulement 3,4 % ont pu être identifiés, la difficulté étant due à la très petite taille des fragments. Cette identification permet de connaître l'alimentation des occupants, mais uniquement dans la mesure où ce sont véritablement eux qui ont chassé ces animaux.

Parmi les animaux retrouvés, on compte des chevaux, des bisons, des rennes, des lions des cavernes, des renards et des ours. Leur viande entrait dans l'alimentation des Néandertaliens, mais c'était aussi le cas pour les hyènes, qui occupaient ce même territoire.

«Toutes les carcasses semblent avoir été grugées par des hyènes», dit Geneviève Pothier Bouchard en se basant sur des traces de dents laissées sur les fragments. Mais quelques pièces comportent aussi des traces de débitage. Son hypothèse est que les Néandertaliens ont bel et bien chassé ces animaux et que les hyènes ont par la suite rongé les restes.

Exposition à voir

Cette semaine de l'archéologie a également été marquée par l'ouverture d'une exposition qui se tient à la Bibliothèque des lettres et sciences humaines de l'Université jusqu'au 8 avril.

L'une des pièces maîtresses est sans contredit le livre Delle Navigationi et Viaggi (Venise, 1565), tiré de la collection des livres rares de l'UdeM et ouvert à la page de la célèbre illustration «La Terra De Hochelaga Nella Nova Francia». Cette gravure de Giovanni Battista Ramusio est censée représenter la bourgade iroquoienne d'Hochelaga telle que Jacques Cartier l'a décrite au cours de son voyage de 1535-1536. Le plan n'a toutefois pas beaucoup à voir avec la réalité ethnologique connue de cette époque.

L'exposition présente en outre de nombreux artéfacts issus des sites de l'école de fouilles à Saint-Anicet, d'autres appartenant aux Inuits du Haut-Arctique, des exemples de mesures de dendrochronologie sur des pieux de forts, des chaussures, des vases et des vêtements exhumés du site de la pointe à Callière, et même des poteries romaines d'Afrique du Nord.

Les modernistes pourront quant à eux en apprendre davantage sur l'utilisation de drones pour la prise de photos aériennes et la télédétection en archéologie.