Le frère Marie-Victorin : un héritage toujours florissant!

Marie-Victorin avec le Chardon de Mingan, espèce qu’il a lui-même découverte sur la Côte-Nord du Québec. Cette plante serait originaire de l’Ouest de l’Amérique du Nord et aurait migré par le vent, jusqu’en Minganie à l’époque quaternaire (image : Archives de l’UdeM).Le 3 avril 1885 – il y a 130 ans – naissait Conrad Kirouac, alias le célèbre frère Marie-Victorin qui a notamment publié, il y a 80 ans, un ouvrage-phare pour l'émergence d'une culture scientifique au Québec : la Flore laurentienne.

 

Retour sur les nombreux héritages que nous a laissés cet homme de foi qui fut botaniste, enseignant, intellectuel, écrivain et, surtout, un influenceur avant-gardiste.

C'est à l'âge de 20 ans que le frère Marie-Victorin commence à s'intéresser aux plantes. Souffrant de tuberculose, il est envoyé à Saint-Jérôme en cure de repos, dans l'érablière des Frères des écoles chrétiennes, ordre auquel il appartient. Avec pour seul outil la flore Provancher, il effectue ses propres recherches de façon autodidacte et identifie les plantes qu'il voit autour de lui.

Le professeur

Après avoir tout appris par lui-même, il enseigne au Collège de Saint-Jérôme puis au Collège de Longueuil.

Marie-Victorin vers 1922 (Image : Archives de l’UdeM)Puis, en 1920, il devient professeur à l'Université de Montréal sans posséder de diplôme : l'établissement qui vient d'être créé lui accorde une dispense pour le baccalauréat et la licence, mais l'encourage fortement à obtenir son doctorat. En 1922, il présente sa thèse Les filicinées du Québec, pour laquelle il reçoit la mention «Très grande distinction». Il s'agit du premier doctorat ès sciences décerné par l'Université au Canada français!

Marie-Victorin fonde et dirige l'Institut de botanique de l'UdeM, l'ancêtre du Département de sciences biologiques qui verra le jour en 1963. Il dote graduellement l'Institut d'une bibliothèque moderne et de calibre universitaire grâce à des échanges et à des donations : bon nombre des livres rares qui la garnissent ont d'ailleurs été payés de la poche du professeur, grâce à la fortune que lui avait léguée son père.

Au fil du temps, il constitue un herbier imposant qui comprend une collection de photos et de diapositives. «Actuellement conservé au Jardin botanique de Montréal, l'herbier rassemble plus de 950 000 spécimens de plantes, ce qui en fait l'un des plus importants du pays», indique Luc Brouillet, conservateur de l'herbier Marie-Victorin à l'Institut de recherche en biologie végétale de l'UdeM et professeur au Département de sciences biologiques.

L'avant-gardiste prolifique

Excellent vulgarisateur, Marie-Victorin lutte contre l'ignorance des Canadiens français. Il milite en faveur d'une modernisation de l'éducation basée sur la science. «Il est l'un des précurseurs de la Révolution tranquille qui s'est dessinée par la suite», mentionne Luc Brouillet.

En plus de former une relève en dirigeant des étudiants à la maîtrise et au doctorat, «il est à l'origine de la création, en 1923, de l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences», poursuit le professeur. Pendant 10 ans, Marie-Victorin, le Dr Léo Pariseau et bien d'autres collaborateurs présenteront un grand nombre de conférences de vulgarisation pour stimuler les carrières scientifiques, jusqu'à la tenue du premier congrès annuel de l'Association, en 1933.

Toujours en 1923, il fonde la Société canadienne des sciences naturelles, «qui lui sert de plateforme pour tenter d'influencer les décideurs», selon Luc Brouillet. Cette société a soutenu la mise sur pied des Cercles des jeunes naturalistes en 1931, lesquels regrouperont  jusqu'à 30 000 jeunes adeptes de la botanique et de la biologie dans les années 60.

«Environnementaliste et écologiste avant que les termes existent, Marie-Victorin aura aussi été un précurseur : dans les années 30, il se préoccupait déjà de la conservation des ressources relativement à l'industrialisation des moyens de production et dénonçait l'arrivée des papetières et l'exploitation effrénée des forêts en Abitibi», fait remarquer M. Brouillet.

La Flore laurentienne

En 1935, la publication de la Flore laurentienne marque une date importante dans l'histoire des sciences au Québec : l'imposant volume illustré de gravures propose le plus large éventail de connaissances alors disponibles sur la flore québécoise, avec environ 1800 espèces.

«Élaborée en seulement quatre ans, cette première édition répertorie essentiellement des plantes et des mousses poussant dans le sud du Québec, mais Marie-Victorin n'y a pas inclus les plantes qu'il avait dénombrées dans le nord, en Minganie ainsi qu'en Gaspésie», observe Luc Brouillet.

La deuxième édition paraîtra en 1964. Puis, en 1995, c'est Luc Brouillet et ses collègues qui publieront la troisième et dernière édition en titre. Celle-ci compte plus de 2600 espèces!

«En plus de comporter le nom vernaculaire [français] des plantes et quelques mots sur leur habitat, la Flore de Marie-Victorin contient beaucoup de commentaires ethnobotaniques et écologiques : quand on parle de l'érable à sucre, on souligne l'origine du sucre d'érable en précisant qu'il provient des Amérindiens», illustre M. Brouillet.

C'est là tout le caractère particulier de cet ouvrage qui a contribué à l'avancement des connaissances botaniques chez les Canadiens français de l'époque.

Le Jardin botanique

Profitant de la publication de la Flore laurentienne, Marie-Victorin relance une idée qu'il avait émise quelques années plus tôt, mais qu'il avait dû mettre de côté en raison de la crise économique : celle de doter Montréal d'un jardin botanique digne de ce nom. Il en fait part à l'un de ses anciens élèves devenu maire de Montréal, Camillien Houde. En 1936, le projet est remis sur les rails et, au moment de l'ouverture du Jardin botanique de Montréal, le public peut y contempler le jardin alpin et le jardin des plantes économiques... qu'on peut encore voir de nos jours!

«En 2015, le Jardin botanique de Montréal fait partie des ligues majeures dans le monde, tant par sa superficie que par le nombre et la variété des spécimens qu'il abrite», insiste Luc Brouillet.

«Voyez les lis comme ils croissent»

Marie-Victorin avec des étudiants dans son Laboratoire de botanique (image : Archives de l'UdeM).Le soir du 15 juillet 1944, Marie-Victorin revient d'une excursion d'herborisation à Black Lake avec des collègues. La voiture dans laquelle il prend place percute un véhicule venant en sens inverse. Le cœur fragile de Marie-Victorin s'éteint une trentaine de minutes après l'impact. L'homme avait 59 ans.

Il s'apprêtait alors à présenter une communication à la radio qu'il avait intitulée «Voyez les lis des champs comme ils croissent!» en paraphrasant saint Augustin avec poésie...

Cette poésie est toujours présente aujourd'hui.

«Que ce soit l'Institut de recherche en biologie végétale, le Jardin botanique ou les organismes et les projets qu'il a lancés, son héritage a duré et a continué de fleurir : les Jardins des jeunes qui existent encore, de même que des plantes qu'il a ramenées autrefois et qui continuent d'être cultivées au Jardin botanique en sont des exemples éloquents», conclut Luc Brouillet.

Visitez l'exposition virtuelle des Archives de l'UdeM sur la vie et l'œuvre du frère Marie-Victorin.