Les municipalités sont les mieux placées pour favoriser l'interculturalisme

  • Forum
  • Le 7 avril 2015

  • Martin LaSalle

«Il existe un flou quant aux responsabilités des intervenants de première ligne, car aucune politique ne vient les appuyer dans des cas épineux liés aux différences culturelles», selon M. White.Accompagnée de son mari, une dame se rend à la bibliothèque pour emprunter un livre. Lorsque le préposé lui demande une pièce d'identité, le conjoint s'interpose et sort de sa poche la carte d'abonnée de la dame. Surpris, l'employé municipal ne sait trop comment réagir : doit-il dire à l'homme que c'est à la dame qu'il s'adresse ou se taire et laisser faire?

 

«Cette situation semble banale, mais imaginons maintenant qu'elle se produise à l'université lorsqu'une femme vient effectuer un choix de cours ou encore dans un hôpital aux urgences... Il existe un flou quant au pouvoir et aux responsabilités des intervenants de première ligne, car aucune politique ne vient les appuyer dans ces cas épineux liés aux différences culturelles.»

Convaincu que le Québec devrait adopter une approche d'inclusion basée sur l'interculturalisme plutôt que sur le multiculturalisme pour faciliter l'intégration des personnes nées dans d'autres pays, le professeur Bob W. White, du Département d'anthropologie de l'Université de Montréal, et ses collègues ont élaboré un projet de recherche en ethnographie qui s'intitule «Vers une ville interculturelle : problématiques, pratiques, expertises».

Ce projet, conçu en collaboration avec la Ville de Montréal et des organismes communautaires, vise à recueillir des données sur «le terrain».

Parce que, selon M. White, les enjeux de l'inclusion sont plus faciles à cerner à l'échelle municipale qu'à l'échelle provinciale ou fédérale, «d'autant plus que les interactions en contexte pluriethnique ont souvent lieu dans l'espace municipal».

«Les villes assument de plus en plus de responsabilités relativement à l'intégration des immigrants, et cela, au-delà même de leurs compétences traditionnelles, poursuit le chercheur. Et nous croyons que c'est par un réseau de villes interculturelles que pourraient être définies des politiques publiques locales efficaces», certains arrondissements et municipalités étant plus avancés que d'autres en ce domaine.

Pour une politique reflétant la réalité du terrain

Bob W. White observe qu'il peut y avoir des tensions parfois vives entre la majorité francophone et les résidants issus de l'immigration récente, ce qui freine Bob W. Whitel'intégration et accentue la discrimination qui, elle, mène à l'exclusion.

«L'étude systématique de ces rapports nous permettra de mettre au jour des situations problématiques récurrentes que vivent les différents secteurs ou territoires, explique-t-il. Nous pourrons ensuite en brosser un tableau global pour mieux comprendre les facteurs et les dynamiques qui conduisent à l'exclusion.»

L'équipe du Laboratoire de recherche en relations interculturelles de l'UdeM (LABRRI) – que dirige M. White – est d'ailleurs à mettre la dernière main à la méthode de collecte de l'information qui s'effectuera par l'entremise des employés municipaux et des travailleurs communautaires confrontés régulièrement à des situations qui mettent en relief les différences culturelles.

«Grâce à cette collecte, nous serons en mesure de désigner les pratiques et problématiques qui pourront ensuite orienter les politiques publiques, notamment en ce qui a trait à l'acquisition des compétences interculturelles, tant pour les individus que pour les organisations», indique Bob W. White.

Le professeur prévoit créer, dans une prochaine phase du projet, une base de données et un portail d'information pour faire conmnaître au public les situations délicates les plus fréquentes en contexte interculturel et les solutions les plus à même de favoriser des relations harmonieuses.

Il espère ainsi qu'avec le temps les pratiques et les politiques locales s'influenceront mutuellement et faciliteront le «vivre-ensemble», à partir d'un modèle cohérent et partagé qui encouragera une véritable inclusion.

Coincés entre deux modèles d'inclusion – le multiculturalisme canadien et l'interculturalisme québécois –, bon nombre d'acteurs et d'organismes réclament que Québec clarifie ses orientations en matière d'intégration et d'inclusion, selon Bob W. White.

«Pour asseoir l'interculturalisme québécois, il faut trouver des outils pour en assurer le déploiement et en mesurer les effets sur le terrain, et c'est sur ce plan qu'une approche ethnographique pourrait contribuer à l'émergence d'un dialogue susceptible d'atténuer les tensions sociales», dit-il.

Car, d'après cet anthropologue originaire de Chicago et québécois d'adoption depuis 1991, «on s'identifie plus facilement à une ville qu'à un pays».

 



Pour une politique de l'interculturalisme

Devant les membres de la Commission des relations avec les citoyens le 10 février dernier, Bob W. White et ses collègues du LABRRI ont insisté sur l'importance de «préciser l'approche québécoise» en dotant la province d'une politique claire de l'interculturalisme.

«Contrairement au multiculturalisme canadien, qui s'inscrit dans des textes législatifs fondamentaux dont la Constitution canadienne, l'interculturalisme québécois, qui s'attire la faveur de bon nombre d'intervenants, ne jouit d'aucun statut particulier», mentionne M. White.

Pour se distinguer du multiculturalisme, l'interculturalisme québécois doit, selon lui, «se pencher sur les interactions entre les populations immigrantes et la société d'accueil et ne pas réduire l'action publique aux enjeux de la religion ou de l'immigration», en plus d'avoir un statut englobant plusieurs secteurs d'activité et ministères.