Parents «contrôlants», enfants menteurs...

  • Forum
  • Le 7 avril 2015

  • Mathieu-Robert Sauvé

«Pourquoi ment-on? Certainement parce que l’on considère, à tort ou à raison, qu’un bénéfice supérieur nous attend comparativement à la stricte vérité», explique Julien Bureau. (Photo: iStock)Les parents qui tentent de contrôler leurs enfants sans tenir compte de leurs sentiments ou de leur individualité risquent davantage que leurs rejetons leur racontent des mensonges et des demi-vérités que les parents qui soutiennent l'autonomie de leur progéniture.

 

«En cas de désobéissance, l'enfant de parents “contrôlants” estime qu'il est dans son intérêt de ne pas toujours dire la vérité. C'est moins “coûteux” sur le plan affectif», explique Julien Bureau, étudiant au doctorat au Département de psychologie de l'Université de Montréal.

Par comparaison, le parent qui respecte plus volontiers l'autonomie de ses enfants et qui leur fournit l'information nécessaire pour qu'ils comprennent les règles parentales a de meilleures chances d'être tenu au courant de leurs agissements, même les plus déviants.

M. Bureau accorde un entretien par visioconférence à Forum de Perth, en Australie, où il effectue un séjour d'études sur la malhonnêteté en milieu de travail. C'est dans le cadre de ses travaux de maîtrise qu'il s'est penché sur une analyse des mensonges chez 167 adolescents de 12 à 15 ans et leurs parents. Les résultats ont été publiés dans le Journal of adolescence en 2014. L'étude démontre que «plus les parents sont perçus comme favorisant l'autonomie des adolescents, plus ceux-ci soulignent les avantages notables liés à la vérité et les désavantages du mensonge. Par contre, plus les parents adoptent des comportements de contrôle, plus les adolescents considèrent la vérité comme désavantageuse pour eux». Aucune différence n'est apparue en matière de genre. Les filles et les garçons présentent des profils similaires.

Que cherche-t-on le plus souvent à dissimuler? Avoir circulé en voiture avec un chauffeur adolescent, avoir fait usage d'alcool ou de drogues, être allé à une soirée où aucun adulte n'était présent, voilà les situations les plus susceptibles d'entraîner le mensonge, d'après les réponses fournies par les répondants. Le fait de fréquenter un ami que les parents n'aiment pas est une autre situation qui pousse les jeunes à mentir. Inviter une personne à sortir et aller au cinéma avec son amoureux ou son amoureuse incitent aussi les jeunes à faire de petits accrocs à la vérité.

Approche scientifique

Ce n'est pas l'aspect moral du mensonge qui intéresse le chercheur. Son approche est d'abord scientifique. «Si dire la vérité est associé à une information qui correspond à la réalité, le mensonge fait référence à l'envoi d'un message qui est intentionnellement trompeur», signale-t-il dans son article, tiré de son mémoire déposé en 2013 et signé avec sa directrice, Geneviève Mageau. Citant des chercheurs qui ont analysé la question, il fait observer que de 30 à 70 % des élèves du secondaire admettent mentir à l'occasion à leurs parents.

Le paradoxe vient du fait que les parents qui scrutent les faits et gestes de leurs enfants «pour leur bien» courent un risque accru de se faire raconter des mensonges. «C'est vrai dans d'autres situations d'autorité, commente le chercheur. La littérature scientifique rapporte qu'un professeur qui intimide ses étudiants et les menace de sanctions démesurées en cas de désobéissance est confronté à plus de tricherie. Les effets significatifs ne sont pas très élevés, de l'ordre de quatre pour cent. Mais ils peuvent tout de même être importants à long terme.»

Le fait pour Julien Bureau d'avoir concentré ses travaux sur l'adolescence n'est pas anodin. «La distinction claire entre la vérité et le mensonge apparaît tardivement dans la vie de l'enfant, note le chercheur. Dès l'âge de quatre ans, on dit des choses qui ne sont pas nécessairement vraies. On en est conscient, mais on ne le fait pas pour tromper l'autre. Cela correspond à ce que nous croyons ou à ce que nous voulons croire. Vers huit ans, on fait clairement la différence entre vérité et mensonge. Les enfants qui choisissent de cacher des choses à leurs parents savent désormais ce qu'ils font.»

Mentir et ne pas tout dire

Il existe de multiples façons de ne pas dire toute la vérité. Omettre les détails d'un fait, éviter des sujets litigieux, cacher de l'information et mentir ou inventer des situations n'en sont que quelques exemples. «Pourquoi ment-on? Certainement parce qu'on croit qu'on obtiendra un avantage. On considère, à tort ou à raison, qu'un bénéfice supérieur nous attend comparativement à la stricte vérité.»

Le mensonge à l'adolescence peut-il amener la fraude et la corruption à l'âge adulte? Julien Bureau indique que le contexte peut pousser les gens à mentir. Lorsqu'une personne change de milieu, on peut s'attendre à ce que son rapport avec l'honnêteté se transforme. Il concède que les témoins qui ont défilé à la commission Charbonneau (dont des cadres et des chefs d'entreprise) ont, dans de nombreux cas, adopté des comportements malhonnêtes dans leurs activités professionnelles.

La thèse qu'il rédige actuellement permettra d'en savoir plus sur ce sujet. Comment naît et se développe la malhonnêteté en milieu de travail? C'est ce qu'il explore avec sa directrice de recherche ainsi qu'avec l'une des spécialistes reconnues de la psychologie du travail, Marylène Gagné, de l'Université d'Australie-Occidentale.

Pour le jeune homme, qui se qualifie lui-même de «piètre menteur», c'est une fenêtre qui s'ouvre sur une réalité très présente dans la vie de tous les jours mais assez peu étudiée, notamment en raison des difficultés méthodologiques. «La psychologie sociale m'a aidé à me questionner sur les choses simples du quotidien», dit-il.