Deux hommes pour 140 pianos...

  • Forum
  • Le 13 avril 2015

  • Mathieu-Robert Sauvé

La complexité mécanique du piano requiert une connaissance, un doigté et un soin particuliers que possèdent MM. Brassard (à gauche) et Saint-Pierre. Photo : Jean-Françcois Hamelin.Avant chaque prestation, les pianos de concert de la Faculté de musique de l'Université de Montréal sont accordés et vérifiés par Denis Brassard ou Marc Saint-Pierre, les deux techniciens spécialisés qui voient à la qualité sonore des 140 pianos répartis dans le pavillon Vincent-D'Indy. «Nous possédons trois Steinway de concert et un Fazioli qui doivent être au sommet de leur qualité à chaque récital», explique M. Brassard, qui exerce son métier depuis 32 ans, dont les 11 dernières années à l'UdeM.

 

Avec son collègue, le technicien voit à la bonne sonorité des instruments selon huit ordres de priorité. Les instruments des professeurs de piano doivent être dans un état irréprochable, ce qui leur vaut la visite d'un accordeur chaque mois. Les instruments qu'on trouve dans les studios sont accordés à une fréquence similaire, alors que les pianos des professeurs de chant et des salles de répétition des ensembles sont accordés toutes les six semaines. Au total, les deux hommes assurent la juste note des pianos 400 fois par trimestre.

Et ce n'est là que la partie visible du travail, puisque Denis Brassard a contribué à la mise sur pied d'un atelier de réparation des instruments permettant le recyclage des pianos vieillissants, qui peuvent avoir encore de belles années devant eux. Situé au quatrième étage de la faculté, le local doté d'outils spécialisés semblables à ceux qu'on trouve en ébénisterie abrite deux pianos en reconstruction au moment du passage de Forum. «Ce sont un Yamaha et un Steinway de bonne qualité qu'on a reconstruits quasi entièrement. Ils seront bientôt redonnés aux musiciens», commente M. Brassard.

En raison des compressions budgétaires qui touchent les établissements publics d'enseignement, l'achat d'instruments neufs a diminué depuis quelques années. D'où l'intérêt de pouvoir remettre des pianos en état. «Notre approche est singulière au Québec en milieu institutionnel. La plupart des écoles de musique comptent sur des contractuels et fonctionnent par appels d'offres. Nous connaissons presque intimement chaque piano et pouvons les réparer avec les meilleurs matériaux. Ici, nous fabriquons même des pièces sur mesure en bois et en métal.»

12 000 pièces

La valeur d'un piano neuf varie de quelques milliers de dollars à plus de 200 000 $. Les pianos qui entrent dans l'atelier des techniciens sont d'une excellente qualité et méritent une restauration. On estime qu'il vaut mieux les retaper (au coût de 8000 à 10 000 $ environ) plutôt que d'en acheter de nouveaux. Les pianos vieillissent et ont une espérance de vie de 15 à 20 ans.

Dans l'atelier de piano de la Faculté de musique, il règne une atmosphère feutrée où le roi des instruments est accueilli avec respect, voire déférence. Il faut être accompagné d'un spécialiste pour mesurer la complexité mécanique de cet instrument à cordes percutées. «Un piano à queue compte jusqu'à 12 000 pièces, du minuscule chevalet à la table d'harmonie, en bois d'épinette, et à un cadre en fonte capable de soutenir plusieurs tonnes de pression», résume M. Brassard.

Né au 18e siècle, le piano-forte s'inspirait du clavecin et, à la différence de cet instrument à cordes pincées, permettait les nuances de piano (doux) à forte (fort), selon l'attaque du musicien. C'est au 19e siècle que le piano moderne se perfectionne à l'initiative de facteurs anglais, allemands et américains. Fait intéressant, les Steinway de la fin du 19e et du début du 20e siècle sont demeurent parmi les pianos les plus réputés de l'heure. Pour acquérir un Steinway de concert, il faut s'y prendre plusieurs années d'avance et régler la facture quasiment au complet avant de s'approcher du clavier.

En observant attentivement le mécanisme d'une seule touche, que M. Brassard présente sous forme de maquette à ses visiteurs, même les pianistes aguerris se montrent admiratifs. Avant d'actionner le marteau qui frappera la corde, un système permet de soulever la tête de l'étouffoir. La percussion survient grâce à un ingénieux dispositif qui lance le marteau vers son objectif pour lui permettre de retomber librement, libérant un son puissant et soutenu. C'est à ce moment que l'étouffoir se replace sur la corde pour atténuer les vibrations, à moins que le pianiste ait appuyé sur la pédale de droite, qui permet une plus longue réverbération. «Vous notez que chaque pivot est enchâssé dans une gaine de feutre de façon à éviter que l'humidité ou la sécheresse viennent altérer le mécanisme», illustre Denis Brassard.

Formé à Toronto

Quand Denis Brassard a appris son métier, une seule école au Canada offrait la formation de technicien spécialisé : le George Brown College, à Toronto. Il y a fait deux années d'études intensives, comme son collègue Marc Saint-Pierre.

Trois décennies plus tard, le technicien spécialisé peut compter sur différentes technologies capables de l'aider à trouver la note juste. Mais le meilleur outil de l'accordeur demeure son oreille. «L'ouïe est encore ce qui nous est le plus utile lorsqu'on accorde un piano. Longtemps, ce fut d'ailleurs l'un des métiers les plus pratiqués par les aveugles. Ceux-ci demeurent de bons accordeurs de nos jours», commente-t-il.

Mathieu-Robert Sauvé


Les pianistes apprécient les soins prodigués par les spécialistes. Jean Saulnier, professeur de piano à l'UdeM depuis 1989, n'a que de bons mots pour les techniciens spécialisés. «Ils ne se contentent pas de faire ce qui doit être fait, ils vont au-devant des attentes des musiciens, commente-t-il. Ils sont habités par une curiosité naturelle qui leur permet de se tenir à la fine pointe des découvertes dans ce domaine. Dans leurs “temps libres”, ils parviennent même à ressusciter un instrument fatigué. Bref, ils sont des passionnés qui contribuent au dynamisme de notre faculté.»

Les instruments de la Faculté de musique, ajoute-t-il, sont très sollicités, car de nombreux pianistes interprètent des répertoires exigeants qu'ils doivent répéter pendant de nombreuses heures. «Les attentes des professeurs sont également très élevées, car les critères artistiques que nous valorisons et qui font la renommée de notre école peuvent difficilement s'apprécier sans le support d'instruments de première qualité. À la Faculté de musique de l'Université de Montréal, ce travail redoutable d'entretien des instruments est réalisé avec brio, puisque le talent, le sens de l'organisation et la ténacité sont au rendez-vous.»

M. Saulnier saisit la chance qui lui est offerte de s'exprimer au nom de ses collègues, professeurs de piano. «Je suis heureux de souligner aujourd'hui la qualité du travail accompli depuis des années en nos murs sur le parc de pianos. C'est justice que de rendre hommage à Denis et Marc, sans qui la pédagogie et les talents ne pourraient s'épanouir chez nous d'aussi belle façon.»

Mathieu-Robert Sauvé