La baronne est jalouse, aïe, aïe, aïe!

  • Forum
  • Le 13 avril 2015

  • Mathieu-Robert Sauvé

Benoît Melançon et Flora Amann rééditent un roman du 18e siècle.Le marquis et la baronne sont amoureux, mais madame est convaincue que monsieur en aime une autre. La jalousie la ronge. Il y aura des larmes. Et du sang.

 

Voilà, en quelques mots, l'argument du roman épistolaire de Joseph-Alexandre de Ségur (1756-1805) La femme jalouse, publié en 1790 et presque complètement oublié depuis. L'éditeur Del Busso vient d'en proposer une réédition de presque 250 pages à l'initiative de Benoît Melançon, professeur au Département des littératures de langue française de l'Université de Montréal. Pourquoi réimprimer cette œuvre et l'offrir en version numérique 225 ans après sa parution? «Parce qu'elle méritait mieux que le sort qu'elle a connu. Le lecteur jugera», répond l'universitaire, qui a travaillé avec Flora Amann, doctorante à l'UdeM et à la Sorbonne, pour en produire l'édition critique.

Dans le bref avant-propos du livre, les dix-huitiémistes soulignent que c'est Pierre Choderlos de Laclos, avec ses célèbres Liaisons dangereuses, qui a éclipsé l'ouvrage du vicomte de Ségur dans la mémoire populaire. Alors que la marquise de Merteuil est parvenue jusqu'à Hollywood – incarnée par Glenn Close en 1988 –, les  péripéties de la baronne de Versac n'avaient pas ému outre mesure les critiques littéraires du temps. Au contraire, on avait réservé un accueil froid à cette correspondance fictive, un genre qui était alors à son apogée.

Qui était ce Joseph-Alexandre de Ségur? Un homme du monde qu'on aurait qualifié de playboy aujourd'hui. On l'a plutôt dit «séducteur», «sémillant» et «fantaisiste», comme si sa plume de romancier et poète lui servait surtout de pièce à séduction dans les salons. «Quand il meurt en 1805, le vicomte de Ségur laisse bien plus le souvenir d'un mondain que d'un homme de lettres», peut-on lire dans la réédition. Réglons tout de suite la question du patronyme. Oui, le vicomte a un lien de parenté avec la comtesse de Ségur, de son vrai nom Sophie Rostopchine (1799-1874), qui a écrit des romans populaires (29 millions d'exemplaires vendus) au milieu du 19e siècle.

Une écriture efficace

Faisant du récit épistolaire un objet de recherche depuis l'époque de sa formation universitaire, Benoît Melançon a l'habitude des œuvres à demi oubliées. Il en a lu des dizaines, exhumées de collections de livres rares ici et en Europe. Lorsqu'il est tombé sur La femme jalouse, au début de la décennie 2000, il en a constaté la qualité exceptionnelle. «Sur le plan littéraire, ce livre est écrit avec une puissante efficacité, à la manière d'un roman policier de Patricia Highsmith, dit-il. Et il s'illustre aussi par ses personnages atypiques. La baronne, par exemple, ne tente pas de dissimuler ses travers. Elle affirme qu'elle est jalouse et dangereuse. De plus, au long des échanges, tout le monde conseille tout le monde sur tout, mais ces conseils mènent inévitablement à des échecs.»

Flora Amann partage les impressions positives de son directeur de thèse et collègue éditeur. «L'histoire n'a pas retenu le nom du vicomte de Ségur; pourtant ce roman n'est pas une pâle imitation des Liaisons dangereuses. Il met en scène des personnages droits et authentiques devant une femme manipulatrice et amorale. On apprend d'ailleurs au fil du récit que la baronne a été elle-même victime de violence domestique, ce qui contribue à la modernité du texte. C'est avec beaucoup d'émotion que j'ai découvert ce livre l'an dernier.»

Pour ne pas alourdir la lecture, le travail d'édition a été limité à quelques précisions dans des notes et à une modernisation du texte, de façon à l'adapter aux règles typographiques actuelles et à notre orthographe.

Pour le lecteur peu habitué au genre épistolaire, les lettres des sept correspondants se lisent littéralement comme un roman. On imagine les personnages concentrés sur leur missive, la plume à la main, avant de cacheter l'enveloppe transportée de main en main par des messagers. L'intrigue se développe sur plusieurs semaines. «L'une des questions fondamentales de ce roman est de savoir ce qu'on peut ou ce qu'on doit sacrifier pour un être aimé», écrivent les éditeurs. Vaste question.

Mathieu-Robert Sauvé

Joseph-Alexandre de Ségur, La femme jalouse, [Livre numérique], 2e éd. préparée par Benoît Melançon et Flora Amann, Montréal, Del Busso éditeur, 2015, 248 pages, 24,95 $.