Médias et crises : les Français et les Québécois plus «cousins» qu'on le croit!

  • Forum
  • Le 13 avril 2015

  • Martin LaSalle

En 5 secondes

Qu’ils soient Québécois ou Français, les journalistes sont souvent mal préparés et manquent de repères lorsqu’ils doivent couvrir une crise sociale, une catastrophe naturelle ou un conflit armé.

La couverture médiatique des émeutes de Montréal-Nord fait partie de l'analyse de Marie-Ève Carignan.Quand survient une crise, les pratiques journalistiques sont influencées par l'émotivité, l'impulsion du moment et la recherche d'exclusivité. Et, tant au Québec qu'en France, les journalistes se sentent souvent mal préparés pour couvrir pareille situation et disent manquer de balises et d'encadrement éthique.

 

C'est ce qui se dégage de la thèse de doctorat qu'a réalisée Marie-Ève Carignan sous la codirection de Claude Martin, professeur honoraire au Département de communication de l'Université de Montréal, et de Guy Drouot, professeur à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence. Et cela, qu'il s'agisse d'une crise sociale, d'un conflit armé ou d'une catastrophe naturelle.

Ayant travaillé au Conseil de presse du Québec (CPQ) il y a quelques années, Mme Carignan y avait présidé un comité dont le mandat consistait à trouver des outils pour guider les médias en temps de crise. Les travaux du comité ont été interrompus, mais elle a décidé de continuer à fouiller le sujet et d'en faire l'objet de sa thèse.

Marie-Ève Carignan a effectué un travail colossal de collecte d'informations, qu'elle a ensuite analysées pour en tirer des conclusions selon une approche de triangulation méthodologique, «un peu comme les marins le faisaient autrefois pour se situer en mer à partir de trois points cardinaux», illustre-t-elle.

Des faits et des émotions

La chercheuse a d'abord mené des entrevues approfondies avec des journalistes, des relationnistes et des ombudsmans du Québec et de la France ayant couvert ou traité différents types de crises.

«Les professionnels se sentent souvent peu encadrés dans ce genre de situations, indique Mme Carignan. Ils tentent de rapporter les faits du mieux qu'ils peuvent tout en départageant l'information d'intérêt général de l'anecdote, car la curiosité publique qui s'installe pousse parfois certains journalistes à s'acharner sur les victimes ou sur leur famille pour susciter de l'émotion.»

De plus, les journalistes manquent de temps et ont peu de moyens pour vérifier leurs sources et aborder tous les angles d'une question, pressés qu'ils sont par leurs patrons et la compétition de dénicher des exclusivités qui satisferont les impératifs des cotes d'écoute – situation qui est exacerbée par la multiplication des canaux de diffusion, dont les chaînes d'information en continu, Internet et les médias sociaux.

«La création de références déontologiques adaptées aux différentes sortes de crises pourrait aider les professionnels à trouver des façons de faire plus éthiques, signale-t-elle. Des études démontrent que, sans ces balises, ils ont tendance à esquiver certaines responsabilités et à s'éloigner de la notion d'intérêt public en temps de crise.»

Une couverture autocentrique

Marie-Ève CarignanMarie-Ève Carignan a ensuite examiné le contenu de 120 reportages diffusés à parts égales en France et au Québec, sur des chaînes de télé publiques (France 2, France 3 et Radio-Canada) et privées (TF1 et TVA).

Elle a porté son attention sur deux crises sociales (crise des banlieues de 2005 en France et émeutes de Montréal-Nord en 2008), deux catastrophes naturelles (canicule européenne de 2003 et crise du verglas de 1998) et deux crises mixtes (participation de la France et du Canada au conflit armé en Afghanistan à partir de 2001).

Résultat : il existe plusieurs similitudes dans les pratiques adoptées par les professionnels de l'information en France et au Québec.

Plus spécifiquement, quand il y a une crise sociale, les reporters parlent de sujets plus diversifiés que lorsqu'il est question d'une catastrophe naturelle ou d'un conflit armé. Ces sujets, tels que les problèmes sociaux, les interventions policières, la violence, la sécurité publique et les actes criminels commis par des civils, sont généralement les mêmes dans les deux pays étudiés.

Les reportages sur les catastrophes naturelles sont ceux où les intervenants et les experts sont les plus variés, tant en France qu'au Québec. À l'inverse, lors de crises sociales et de conflits armés, ce sont souvent les mêmes spécialistes qui sont régulièrement sollicités, et ce, d'une chaîne à l'autre.

Dans le traitement du conflit en Afghanistan, les pratiques journalistiques françaises et québécoises révèlent beaucoup d'autocentrisme. Par exemple, les gens interviewés sont principalement issus du pays de la chaîne qui diffuse et produit le reportage : les journalistes couvrent la guerre en tenant généralement compte de l'intérêt national et ils considèrent peu ou pas les points de vue et la réalité des Afghans.

«Cela nous renseigne sur les changements de comportements des journalistes en situation de crise : un peu comme dans le sport, on prend pour son équipe, peu importe du côté de l'Atlantique où l'on se trouve», affirme Claude Martin, codirecteur des travaux de Mme Carignan.

L'étudiante estime par ailleurs qu'«il n'est pas surprenant que les téléspectateurs soient conscients de certains dangers de la guerre et de la perte de soldats envoyés par leur pays, mais ils comprennent parfois très mal les motifs qui sont à l'origine du conflit».

Des critiques du public

Enfin, Mme Carignan a scruté 1676 décisions rendues par le CPQ depuis sa création en 1973. Deux cent vingt-sept d'entre elles donnaient suite à des plaintes liées à la couverture journalistique en temps de crise.

Ces griefs étaient principalement constitués de cas portant sur l'inexactitude de l'information (24 % des griefs), le respect de la réputation des personnes (19 %), le respect des groupes sociaux (18 %), puis l'équilibre et l'exhaustivité (12 %).

Et, dans 45 % des cas, le CPQ a donné raison aux plaignants.

«Les gens contestent et avec raison, car les journalistes sont des généralistes et ils peuvent se tromper», fait remarquer Claude Martin.

D'après Marie-Ève Carignan, le nombre de dossiers traités par le CPQ, relativement à la couverture médiatique en temps de crise «serait sans doute plus important si le processus de dépôt d'une plainte était plus simple et si l'organisme était mieux connu de la population».

«Mais le fait que la couverture médiatique en situations de crise préoccupe le public et les journalistes est une bonne chose pour la démocratie», conclut-elle.

Martin LaSalle