La perte de forêts et marais coûte 236 M$ par an

  • Forum
  • Le 20 avril 2015

  • Martin LaSalle

En 5 secondes

Jérôme Dupras établit la valeur des biens et services produits par les écosystèmes de la Communauté métropolitaine de Montréal

L'étalement urbain des 50 dernières années dans la grande région de Montréal a privé la société de services rendus par les forêts, friches, zones humides et terres agricoles – appelés «services écosystémiques» – dont la valeur est évaluée à près de 12 milliards en dollars d'aujourd'hui. Photo : Istock

 

L'étalement urbain des 50 dernières années dans la grande région de Montréal a privé la société de services rendus par les forêts, friches, zones humides et terres agricoles – appelés «services écosystémiques» – dont la valeur est évaluée à près de 12 milliards en dollars d'aujourd'hui.

 

 

 

C'est ce que conclut Jérôme Dupras, qui s'est appliqué à donner une valeur aux biens et services fournis par les écosystèmes naturels et semi-naturels du territoire de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) de 1966 à 2010. Il évalue les pertes à 236 M$ sur une base annuelle.

Les résultats de sa recherche, tirés de l'un des chapitres de sa thèse de doctorat effectuée au Département de géographie de l'Université de Montréal, ont été récemment publiés dans le Journal of Environmental Policy & Planning.

Qu'entend-on par «services écosystémiques»? «Ce sont, notamment, les produits de l'agriculture, la filtration de l'air et de l'eau par les forêts, l'atténuation des risques d'inondation par les marais et marécages des zones humides, la pollinisation des plantes par les insectes ou encore des aires de loisirs qui contribuent au bien-être des personnes», illustre M. Dupras.

La valeur des services écosystémiques

À partir d'études internationales menées sur le sujet, le chercheur a attribué une valeur approximative à 13 produits et services écosystémiques propres à la CMM.

Cette valeur économique est catégorisée en fonction des coûts que ces services permettent d'éviter, des bienfaits qu'ils apportent ou, encore, du prix du marché lorsqu'il existe un produit ou un service comparable.

«Par exemple, la valeur de l'assèchement d'un marais qui atténuait les risques d'inondation peut s'évaluer en calculant le coût des dégâts causés par l'eau dans les habitations à proximité», indique-t-il.

À partir de ces données, il a estimé les biens et services écosystémiques procurés par la forêt, la zone humide, la terre agricole et la friche.

Ainsi, la valeur annuelle des services écosystémiques par hectare est de 3982 $ pour la forêt, 4593 $ pour la zone humide, 3988 $ pour la terre agricole et 2720 $ pour la friche.

D'importantes pertes de services

Jérôme Dupras a ensuite consulté des sources qui lui ont permis de suivre l'évolution de l'usage du territoire et celle de l'étalement urbain dans la CMM (voir l'illustration).

De 1966 à 2010, ce sont surtout les terres agricoles et les forêts qui ont été touchées par l'étalement urbain, subissant des pertes de 20 % et de 28 % respectivement de leur étendue. Ce qui représente près de 60 000 hectares, soit 93 % de la conversion d'espace attribuable au développement périurbain. Les friches ont été amputées de 30 % (7800 hectares) tandis que les zones humides ont perdu 6 % de leur superficie (100 hectares). Dans ce dernier cas, le changement d'utilisation est antérieur à la période étudiée par M. Dupras.

Au final, ce sont 61 300 hectares d'écosystèmes naturels ou semi-naturels (près de 86 000 terrains de football!) qui ont été convertis en zones urbaines au cours de ces années.

Partant de ces données, Jérôme Dupras a établi que la valeur annuelle des services écosystémiques de la CMM est passée de 1,02 milliard de dollars en 1966 à 791 millions, une différence de 235,5 millions par année.

Jérôme Dupras

Pour une planification plus harmonieuse

M. Dupras souhaite que ses résultats soient utiles aux décideurs qui, en tenant compte des écosystèmes et des services qu'ils rendent, pourraient mieux planifier l'occupation du territoire.

D'autant plus que, selon les projections démographiques de la CMM, il devrait se construire 425 000 habitations d'ici 2031. Or, si aucun exercice de densification urbaine n'est considéré, la capacité résidentielle de la région – sans éroder les espaces verts et les terres agricoles – est de 315 000 nouvelles habitations et cette capacité devrait être atteinte en 2023. L'ajout de 110 000 habitations que projette la CMM pose un défi en matière d'optimisation de l'espace disponible et de préservation des services écosystémiques.

«Mon objectif n'est pas de mettre la conservation et le développement en opposition, conclut Jérôme Dupras. Toutefois, avec mon étude, les décideurs ne peuvent plus transformer les sols en occultant la valeur des services que la nature nous rend : la fiscalité verte est l'une des solutions qui s'offrent désormais à eux pour penser les villes de demain.»

Martin LaSalle


 

Un étalement urbain en trois phases

De 1966 à 2010, la proportion de la population de la CMM vivant sur l'île de Montréal est passée de 75 à 50 %. Cette migration s'est effectuée en trois phases.

D'abord, à partir des années 50, on assiste à un accroissement de la demande d'habitations unifamiliales en raison de l'explosion démographique qui découle de la revanche des berceaux. Les banlieues s'agrandissent alors aux dépens de forêts et de terres agricoles, converties en zones urbaines.

Puis, en 1978, l'adoption de la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles vient encadrer le développement des zones périurbaines du nord et du sud de Montréal.

Mais en 1994, au sortir d'une crise économique, on observe une hausse de la demande de maisons moins coûteuses qu'en ville, tandis que les banlieues ont, elles, besoin d'élargir leur assiette fiscale. «Cette dernière phase donne lieu à une autre conversion de terres agricoles et de milieux verts, en plus de créer un climat propice à la spéculation», indique Jérôme Dupras.

Aujourd'hui, la CMM compte 3,9 millions d'habitants, ce qui la classe au 16e rang des régions les plus populeuses d'Amérique du Nord – l'équivalent des villes de San Diego, San Francisco, Seattle et Boston.

M.L.