L'achat de stupéfiants en ligne explose

  • Forum
  • Le 20 avril 2015

  • Dominique Nancy

En 5 secondes

Compte tenu de l'aspect sécuritaire des cryptomarchés, le nombre de transactions virtuelles illicites n'a pas fini de croître. Les criminels expédient leur marchandise comme une lettre à la poste!

Photomontage : Benoît Gougeon

 

Quatre-vingt-dix millions de dollars au bas mot. Voilà le montant des ventes de drogue estimé pour une année sur Silk Road, le premier cryptomarché à abriter des activités illicites en ligne. Depuis, les ventes de cocaïne, d'héroïne et d'ecstasy auraient explosé sur le Web avec la venue d'autres sites semblables.

 

 

 

«La demande est très forte et les trafiquants sont habiles à camoufler et sceller leurs colis afin qu'ils ne soient pas interceptés par Postes Canada ou par les agents des services frontaliers», rapporte David Décary-Hétu, professeur à l'École de criminologie de l'Université de Montréal et chercheur au Centre international de criminologie comparée de l'UdeM. Avec Judith Aldridge, de l'Université de Manchester, en Angleterre, il a étudié les réseaux criminels virtuels afin de déterminer la taille des marchés de drogue sur Internet et de tracer le profil des consommateurs.

En septembre 2013, les chercheurs ont réussi à copier l'historique des transactions faites sur Silk Road 1. «C'était à peine deux semaines avant la fermeture du site par le FBI», signale le criminologue. Sur ce cryptomarché, on vendait des vêtements, des livres, mais surtout des stupéfiants livrables à domicile par la poste partout dans le monde! À l'époque, il s'agissait du seul réseau en ligne garantissant l'anonymat qui permettait de se procurer des substances psychoactives.

En analysant plus de 12 000 annonces et commentaires de clients, David Décary-Hétu et sa collègue ont pu calculer les revenus générés en multipliant le nombre de messages des acheteurs par le prix des produits. Ils ont ainsi démontré que les ventes de stupéfiants sur le site avaient grimpé en flèche en l'espace d'un an, passant de 17 à 90 millions de dollars, une augmentation de 600 %.

Autre constat : une grande part des achats aurait été effectuée par des vendeurs qui s'approvisionnaient sur le cryptomarché pour ensuite revendre la drogue dans la rue ou sur le Web. Le professeur Décary-Hétu a établi un an plus tard l'identité de quelque 250 vendeurs canadiens actifs sur les cryptomarchés. Ils expédiaient leur marchandise comme une lettre à la poste!

Il aura fallu deux ans et demi au FBI pour mettre la main au collet de l'administrateur de Silk Road 1, Russel Ulbricht, un physicien de 30 ans habitant San Francisco. Celui-ci aurait même été traqué par hasard, raconte-t-on. Depuis son arrestation, une quinzaine de cryptomarchés voués à la vente de drogue ont vu le jour, dont Agora, Nucleus, Middle Earth et Silk Road 2 (fermé lui aussi par le FBI). «Les cryptomarchés représentent une telle innovation criminelle qu'ils pourraient transformer le marché de la drogue et faire reculer les efforts de régulation de plusieurs décennies», estime David Décary-Hétu. Ses travaux ont permis la mise au point d'un outil de surveillance des marchés de vente de drogue en ligne.

David Décary-Hétu a lui-même plongé dans le dark Net et procédé à des achats de drogue.

Le Web invisible

Mais comment de telles activités passibles de prison sont-elles possibles sur Internet? En fait, il s'agit de la face obscure du Web, le dark Net, comme la nomment les spécialistes, ou Web invisible. On accède à ce monde parallèle grâce à Tor Browser, un fureteur configuré pour y naviguer. «Cela permet aux individus de se connecter aux cryptomarchés sans que le site Web connaisse leur identité et leur adresse IP», précise David Décary-Hétu. Pas moyen de connaître précisément la source des produits.

«Il existe maintenant un grand nombre de cryptomarchés qui permettent de commander des drogues en ligne, ajoute le professeur. Ces marchés criminels sont calqués sur des sites marchands comme Amazon et eBay. Ils en diffèrent cependant par le fait que les paiements sont faits en bitcoins, une monnaie virtuelle anonyme, et l'argent des acheteurs est gardé en fidéicommis jusqu'à ce qu'ils reçoivent leur commande. Toutes les connexions des utilisateurs sont anonymisées.»

Selon le chercheur, les cryptomarchés sont un petit canal de distribution non approprié pour les cartels de la drogue. En revanche, ils sont efficaces pour approvisionner les vendeurs intermédiaires à la recherche de stupéfiants potentiellement de meilleure qualité et moins chers. Et, compte tenu de leur aspect sécuritaire, le nombre de transactions virtuelles illicites n'a pas fini de croître, juge le professeur.

Les criminels en ligne, des nationalistes?

Depuis son doctorat en criminologie à l'UdeM sous la direction des professeurs Carlo Morselli et Stéphane Leman-Langlois, de 2009 à 2012, David Décary-Hétu étudie l'influence d'Internet sur la criminalité et l'adaptation des criminels à cet environnement virtuel pour tenter d'approfondir la compréhension du phénomène de la déviance en ligne.

Ce spécialiste des cryptomarchés, l'un des rares au Québec, a même plongé dans l'univers du dark Net et procédé à des achats de drogue alors qu'il accomplissait un travail de maître d'enseignement et de recherche à l'École des sciences criminelles de l'Université de Lausanne, en Suisse. L'objectif? Comparer le profilage chimique des produits achetés en ligne avec ceux qu'on trouve dans la rue. «On peut ainsi avoir une bonne idée d'où vient la drogue, affirme David Décary-Hétu. Par exemple, si la cocaïne est pure à 85 %, elle provient sans doute directement des fournisseurs d'Amérique du Sud, car la pureté des drogues locales oscille généralement entre 25 et 35 %.»

Pour l'heure, il est prématuré de généraliser les données obtenues par le professeur. Mais les résultats préliminaires révèlent des différences entre les deux canaux de distribution et ce ne sont pas nécessairement les mêmes individus qui vendent sur les cryptomarchés et en dehors du Web. «Au Canada, on n'analyse pas la pureté de la drogue saisie, souligne le chercheur. On ne peut donc pas établir le même parallèle entre les produits.» Mais les données accumulées au fil des ans tendent à confirmer une tendance : plus la réputation des trafiquants est grande et plus ceux-ci expédient leurs marchandises principalement dans leur pays d'origine. Les clients semblent aussi préférer acheter à des vendeurs issus du même pays afin d'éviter les inspections aux frontières. «Les cryptomarchés sont des plateformes mondiales, mais on croit qu'elles sont d'abord utilisées de manière nationale. C'est du moins ce qu'on tente actuellement de montrer.»

Dominique Nancy