Jocelyne Dallaire-Légaré : croque-la-vie!

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Présidente d’Alfred Dallaire Memoria, Jocelyne Dallaire-Légaré réinvente le métier de thanatologue. Diplômée en lettres et communication, elle a créé un bibliocafé dans un de ses salons funéraires.

Le bibliocafé du Complexe Saint-Laurent est aussi une galerie d'art.Des pieds livides sur une table d'embaumement. Des cadavres nus. L'odeur piquante des produits. La noirceur et les pleurs... Les souvenirs d'enfance de Jocelyne Dallaire- Légaré sont aussi vivaces que morbides. «J'habitais juste au-dessus du salon funéraire familial et la salle d'embaumement était au sous-sol», raconte la présidente d'Alfred Dallaire Memoria, l'entreprise funéraire fondée par son grand-père à Montréal en 1933, puis reprise par son père. «Les morts me terrorisaient !»

 

Sa peur des cadavres n'a jamais disparu, mais Jo (comme elle abrège son prénom) a tout fait pour dépoussiérer l'industrie funéraire. «Je voulais que ça change : transformer les lieux, les ouvrir», dit cette femme d'affaires énergique et sensible, au regard bleu tour à tour rieur et mouillé. «Et y faire entrer la lumière.» Le soleil coule d'ailleurs à flots dans le Salon b, où nous avons rendez-vous, un bibliocafé convivial qu'elle a créé au deuxième étage du Complexe Saint-Laurent, sur le boulevard du même nom.

Ce bâtiment design n'a rien à voir avec les sinistres salons funéraires d'antan. Bien des passants en poussent la porte, croyant pénétrer dans un bistro branché ou un magasin de meubles ! À l'intérieur, on est presque surpris d'apercevoir un homme embaumé, exposé devant les siens. Car on découvre d'abord un bar aérien, des sofas accueillants, des vitrines arborant des urnes et des reliquaires créés par des artisans québécois. Quant à la «chapelle», elle est ornée de Vent bleu, un immense tableau du peintre Guido Molinari, dont Jocelyne Dallaire- Légaré fut la dernière compagne.

Tentée par le journalisme, Jo a d'abord obtenu un baccalauréat en études françaises et communication à l'Université de Montréal, puis elle s'est tournée vers le droit, qu'elle ne pratiquera que quelques années. Lorsque son père lui propose de se joindre à l'entreprise familiale, en 1984, elle n'hésite pas longtemps. Loin d'être sa vocation première, l'industrie funéraire a donné un sens inattendu à sa vie professionnelle. «J'ai découvert un milieu bien plus stimulant que je croyais. Et devenir chef d'entreprise concordait avec ma culture féministe adolescente.»

Férue d'art et de culture, cette humaniste convaincue porte fièrement les valeurs de son aïeul. Car, à l'origine de l'entreprise, il y a d'abord une histoire de compassion et de solidarité. « Grand-papa Alfred était barbier dans les années 30. Un jour, il a appris la mort d'une jeune Ukrainienne si pauvre qu'aucun entrepreneur de pompes funèbres ne voulait l'exposer, raconte-t-elle. Bouleversé, il a offert un cercueil et transformé, du coup, son salon de barbier en salon funéraire.»

La tuerie de Polytechnique, en 1989, a aussi marqué l'histoire de Memoria. Chargée des funérailles des 14 victimes, l'entreprise n'a facturé que les coûts directs à Québec (l'État ayant pris en charge les frais). «J'aurais trouvé choquant de faire un profit avec cet évènement tragique, dit Jocelyne Dallaire-Légaré. L'argent que nous avons reçu a été déposé dans une fondation qui, depuis, remet une bourse annuelle à une étudiante en génie se distinguant par ses résultats scolaires et son intérêt pour des questions sociales, artistiques...»

Sous la houlette de Jocelyne Dallaire-Légaré, Memoria s'est diversifiée dans des domaines inusités pour une entreprise funéraire. En 1999, Jo a cofondé les Éditions du Passage (spécialisées en arts visuels, récits, poésie, photographie) avec sa fille, Julia Duchastel-Légaré. (Diplômée en génie chimique de Polytechnique Montréal, Julia travaille également au sein de l'entreprise familiale. L'équipe de Memoria comprend une quinzaine de diplômés de l'UdeM notamment en architecture, en droit et en psychologie.) En 2004 se sont ajoutés le Salon b, l'atelier de graphisme Memoria et la compagnie de production Films JAD. Mme Dallaire-Légaré a elle-même réalisé trois documentaires (dont deux consacrés à Guido Molinari) et en achève un quatrième sur un couple de survivants de l'holocauste résidant à Montréal. L'entreprise fait aussi des vidéos souvenirs et a entre autres collaboré avec l'ONF pour celle présentée aux funérailles du cinéaste Gilles Carle, en 2009.

«Ce monde est la porte d'entrée. C'est une barrière. Et en même temps, c'est le passage.» Gravée dans la porte vitrée du Salon b, ouvrant sur une passerelle surplombant le salon funéraire, cette citation de la philosophe française Simone Weil émeut toujours Jocelyne Dallaire-Légaré. Lorsqu'elle la lit à haute voix, un voile de tristesse assombrit son regard. Mais il se dissipe vite. Côtoyer la mort tous les jours lui a appris à mordre dans la vie. L'entreprise Memoria se perpétuera-t-elle à travers les prochaines générations ? Son petit-fils Alfred, deux ans, porte en tout cas le prénom de son arrière-arrière-grand-père.

Isabelle Grégoire