L'art lyrique connaît une vigueur nouvelle au Québec

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L’opéra connaît un regain de vie au Québec, où l’on compte 47 compagnies d’art lyrique. Et les salles rajeunissent. Le tiers des abonnés de l’Opéra de Montréal ont moins de 30 ans!

«Moooo-mo-mo-mo-mo-mo-mo-vember», chante le baryton Étienne Dupuis à la manière de Figaro en ce début novembre 2014. Tout souriant, le soliste est au volant d'un autobus de la Société de transport de Montréal transformé pour l'occasion en... salon de barbier. Derrière lui, on rase gratuitement les passants à l'occasion du mois de la sensibilisation à la santé masculine. Une gigantesque moustache gonflable attire les curieux.

 

«Quand l'opéra décoiffe !» C'est le slogan de cette activité de bienfaisance qui s'avère un coup de pub sensationnel pour l'Opéra de Montréal. Les journalistes se succèdent pour se faire tailler la moustache en mentionnant dans leur reportage le spectacle à l'affiche à la Place-des-Arts : Le barbier de Séville, de Gioacchino Rossini. Les billets s'envolent si vite qu'on ajoute des supplémentaires. «Un vrai hit !» résume le directeur des communications de l'Opéra de Montréal, Pierre Vachon.

Cette «Mopéra» n'est qu'une des activités de la compagnie visant à élargir la clientèle traditionnelle de l'art lyrique. «Ce n'est plus vrai que l'opéra est réservé aux personnes âgées ; 30 % de nos abonnés ont moins de 30 ans !» lance Pierre Vachon, qui multiplie les sorties publiques de ses vedettes depuis qu'il est entré en poste, en 2006. Durant les «Métropéras», des musiciens en jeans et teeshirts interprètent des grands airs en pleine heure de pointe dans des stations de métro de Montréal. On a fêté notamment le 200e anniversaire de la naissance de Giuseppe Verdi avec le choeur des esclaves ; la foule était invitée à chanter le célébrissime «Va pensiero». Le projet «Coopéra» permet à des écoliers du primaire de créer leur propre opéra et de visiter la salle Wilfrid-Pelletier. Il y a aussi les matinées scolaires, les générales étudiantes et les nuits de l'opéra, qui attirent un public de plus en plus friand de grands classiques.

Les gens qui ne connaissent pas l'opéra en ont peur, note M. Vachon, titulaire d'un doctorat en musicologie de l'Université de Montréal et animateur de la série «Place à l'art vocal» à la Grande Bibliothèque — qui fait salle comble depuis six ans. Mais cette peur ne résiste pas à un bon spectacle. «L'opéra a toujours été un art populaire qui allie le jeu théâtral, la musique et la danse. Tous les sens y sont conviés.»

Lyrisme et politique

Dans un magazine qui vient de naître, intitulé L'Opéra : revue québécoise d'art lyrique, son directeur, l'éditeur Daniel Turp, et le critique Pascal Blanchet dénombrent 47 «institutions lyriques» au Québec. Ça va de l'Opéra-théâtre de Rimouski, fondé en 2002, aux Jeunes Ambassadeurs lyriques, qui fêteront l'an prochain leur 40e anniversaire. Sans oublier, bien sûr, l'Opéra de Montréal et l'Opéra de Québec, qui séduisent chaque année des milliers de spectateurs. «Le Québec est un carrefour de l'art lyrique et l'opéra se distingue dans tous les domaines. On a ici des interprètes, des chefs d'orchestre et des metteurs en scène qui se font un nom sur la scène internationale», signale M. Turp.

Ancien député à la Chambre des communes (de 1997 à 2000) et à l'Assemblée nationale (de 2003 à 2008), le professeur de la Faculté de droit, qui poursuit actuellement des études au programme de maîtrise en musicologie de l'UdeM, tient depuis cinq ans un blogue sur l'art lyrique, où il recense et commente les activités de la scène musicale québécoise.

 La revue L'Opéra se consacre exclusivement à l'art lyrique.

L'opéra n'est pas mort

Pourtant, selon le blogueur américain Suby Raman, l'opéra est un genre désuet, sinon moribond. Prenant à témoin les statistiques du Metropolitan Opera (MET), de New York (qui offrent au total 24 000 représentations), il constate que, depuis un siècle, la programmation tourne inévitablement autour des Puccini, Verdi, Bizet, Mozart et Wagner. Oui, on monte à l'occasion des oeuvres plus récentes, mais elles ne sont que l'exception confirmant la règle.

Avec plus de 1200 spectacles, La bohème, de Giacomo Puccini, est l'opéra le plus joué de l'histoire du MET, fondé en 1905. Aïda, de Giuseppe Verdi, suit avec un millier de représentations. La Traviata, Tosca, Madame Butterfly, Rigoletto et Carmen ont été présentés plus de 800 fois chacun. Ces oeuvres ont été composées au 19e siècle et au tournant du 20e, ce qui leur donne un âge moyen de plus de 125 ans. Les opéras de Mozart et de Wagner viennent ensuite.

L'opéra mort ? Michel Veilleux n'est pas d'accord. «Il y aura toujours des interprétations modernes des grandes oeuvres du répertoire ; sans compter que des compositeurs d'aujourd'hui continuent d'en produire. Mon sujet ne s'épuisera jamais», dit le musicologue et historien de l'art. Se décrivant comme un «fou d'opéra depuis l'âge de six ans», il ne s'est jamais lassé du théâtre chanté, qu'on décrit souvent comme «l'art total», puisqu'il combine théâtre, danse et musique.

Sur le plan professionnel, l'opéra le fait vivre depuis plus de 20 ans. Pourtant, il n'est ni soliste, ni chef d'orchestre, ni metteur en scène mais conférencier. Il donne jusqu'à 130 présentations par année sur l'art lyrique. Et il fait courir les foules. «Les conférences de Michel Veilleux font salle comble. Au total, ses 39 conférences ont attiré 7922 personnes», indique Michel Saint-Laurent, secrétaire général de l'Association des diplômés de l'UdeM. «Il est toujours intéressant, ajoute la présidente de l'Association, Antonine Boily-Bousquet, qui est venue l'entendre à plusieurs reprises. Il sait puiser dans l'histoire de la littérature et de la musique pour nous faire mieux comprendre l'opéra au programme.»

Après des études en musique, en cinéma et en histoire de l'art, Michel Veilleux a entamé un doctorat en musicologie portant sur la structure dramatique de l'opéra Elektra, de Richard Strauss. Il n'hésite pas à secouer ses auditoires avec des présentations avant-gardistes de grands classiques. Ou encore à proposer des oeuvres contemporaines. Certains auditeurs, plus attachés à une vision traditionaliste de l'art total, lui en veulent encore. «J'ai cette responsabilité de montrer la modernité de l'opéra», déclare-t-il.

Depuis plusieurs années, Michel Veilleux commente les présentations d'opéras intégraux sur grand écran avec la série «Opéramania» à la Faculté de musique de l'Université de Montréal. Une idée de son prédécesseur, également musicologue diplômé au doctorat de l'UdeM, Guy Marchand. C'était bien avant que le MET annonce la diffusion de ses productions dans les salles de cinéma d'Amérique du Nord avec un succès inattendu. «Grâce aux actuels moyens technologiques, le public est gâté. Au point où des gens préfèrent le cinéma, beaucoup moins cher que la salle de concert et où l'on peut voir des jeux de caméra éblouissants», relate M. Marchand.

Il tient à répliquer aux propos de Suby Raman. «Puccini, Verdi, Mozart ou Wagner ne sont pas plus désuets ou moribonds qu'Eschyle, Shakespeare, Racine ou Molière. Et, de nos jours, plusieurs compositeurs comme John Adams, Philip Glass, John Corigliano ou Thomas Adès s'intéressent à l'opéra. Leurs oeuvres sont créées dans de grandes maisons d'opéra et circulent un peu partout dans le monde.»

Il est bien loin le temps où la Société de transport de Montréal faisait entendre de l'opéra à la station Berri-UQAM pour chasser les vagabonds qui flânaient dans l'espace public. «L'amour est comme l'opéra, on s'y ennuie, mais on y retourne», disait l'écrivain français Gustave Flaubert.

Mathieu-Robert Sauvé