Le labo d'Hans Selye conduit Roger Guillemin au Nobel

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Après ses études à l’UdeM, le Dr Roger Guillemin obtient le prix Nobel de médecine en 1977 pour ses recherches sur une hormone associée au stress. Il accorde un entretien exclusif aux Diplômés.

L'endocrinologue franco-américain rend hommage à son ancien professeur, un «étonnant génie scientifique». Photo : Institut Salk pour les études biologiques. «Au professeur Hans Selye, à qui je dois ma formation en médecine expérimentale, je présente ce travail qui eût été impossible sans son affectueuse confiance et la proximité de son étonnant génie scientifique.»

Ce sont les mots qu'on lit en ouvrant la thèse de Roger Guillemin déposée à l'Université de Montréal le 20 novembre 1952 et intitulée Hypertension expérimentale par la désoxycorticostérone. «Je me souviens des grands escaliers qu'il fallait gravir pour accéder au pavillon de l'Université, dont la construction n'était pas encore terminée. J'ai vécu là des années inoubliables», commente le Dr Guillemin au cours d'un entretien téléphonique de La Jolla, en banlieue de San Diego, en Californie.

Sa vie est un véritable roman. Né à Dijon, en France, le professeur Guillemin est fait prisonnier durant la Deuxième Guerre mondiale. Il s'évade grâce à sa connaissance de la langue allemande, qui lui permet de berner ses geôliers. Après la Libération, il obtient un diplôme en médecine de l'Université de Lyon. En 1948, il se rend à une série de conférences donnée par Hans Selye à Paris. «Les présentations sur le stress qu'il fait sont remarquablement limpides et les sujets traités m'inspirent énormément, relate le médecin à la retraite. C'est, de plus, la première fois que je vois des diapositives en couleurs. Dès notre première conversation, il m'offre une place dans son laboratoire de Montréal.»

Après avoir emprunté de l'argent pour payer le voyage outre-Atlantique, Roger Guillemin s'initie à la médecine expérimentale sous la férule du decouvreur du stress. Il ne quittera Montréal qu'en 1953, à la faveur d'une bourse qui lui ouvre les portes des États-Unis. Il obtient la nationalité américaine en 1965. Ses travaux au Baylor College of Medicine de Houston puis à San Diego lui vaudront, en 1977, le prix Nobel de médecine (partagé avec Andrew Schally et Rosalyn Yalow). «Le Dr Selye m'a envoyé une lettre de félicitations très affable à cette occasion», se remémore M. Guillemin, qui a également reçu un doctorat honoris causa de l'UdeM en 1979 et un honneur similaire à l'Université de Sherbrooke en 1997.

Traitement expérimental

En plus de diriger ses travaux de laboratoire, Hans Selye aura eu une importance capitale dans la vie de son doctorant, puisque Roger Guillemin a été l'un des premiers patients au Canada traité à la streptomycine, un remède expérimental que le Dr Selye s'était procuré en tirant quelques ficelles. «La tuberculose faisait des ravages à l'époque et j'ai été atteint d'une méningite tuberculeuse. C'était alors une maladie mortelle.»

Il attribue sa survie aux antibiotiques obtenus par son professeur et remis à l'équipe soignante. «J'ai été si bien traité à l'hôpital Notre-Dame de Montréal que j'ai épousé l'infirmière», dit en riant l'homme de science âgé de 91 ans. Sa femme, Lucienne, avec qui il est marié depuis 61 ans, lui a donné six enfants. Ils résident aux États-Unis, «mais parlent tous le français».

Hans Selye était selon lui un chef de laboratoire dynamique et inspirant. «C'était un homme consacré entièrement à la recherche.» Comme directeur de thèse, il s'est toutefois montré austère et peu démonstratif. Sur le plan scientifique, les chemins des deux hommes se sont séparés après la remise des diplômes. «Quand je suis parti de Montréal, nous avions des orientations scientifiques différentes.»

Bien qu'officiellement à la retraite depuis 1994, le professeur Guillemin est toujours actif au sein de l'Institut Salk pour les études biologiques, qui emploie 980 chercheurs en Californie. Ce prestigieux centre de recherche a été fondé en 1960 par le biologiste Jonas Salk et d'autres chercheurs, dont l'un des découvreurs de la structure de l'ADN, Francis Crick. Le diplômé de l'UdeM a été élevé au rang de commandeur de l'Ordre national de la Légion d'honneur en janvier dernier.

Mathieu-Robert Sauvé