Stress : une découverte montréalaise!

En 5 secondes

C’est à l’Université de Montréal que le Dr Hans Selye, endocrinologue, écrit la première monographie scientifique sur le stress, concept appelé à faire le tour du monde.

 

Hans SelyePendant 30 ans, le Dr Hans Selye a développé à l'Université de Montréal le concept de stress, aujourd'hui largement admis en médecine. Ses anciens étudiants ont découvert de nouvelles cibles thérapeutiques, ouvert de grands centres de recherche et gagné de multiples récompenses... dont le prix Nobel.

 

 

 

Avec quelque 35 000 mentions répertoriées dans le Web of Science, Hans Selye (1907-1982) est, encore de nos jours, le chercheur canadien du domaine de la santé le plus cité dans le monde . Découvreur du concept de stress et de la façon dont le corps s'y adapte, l'endocrinologue d'origine austro-hongroise, auteur de 1700 articles scientifiques et de 39 monographies, était surnommé «le Einstein de la médecine». Il a consacré l'essentiel de sa carrière à l'enseignement et à la recherche à l'Université de Montréal.

«Le Dr Selye a marqué la médecine moderne ; il aurait certainement mérité un prix Nobel», commente au cours d'un entretien téléphonique son ancien étudiant au doctorat Roger Guillemin, lui-même lauréat du Nobel de médecine en 1977 (avec deux autres chercheurs) pour ses travaux sur les neurohormones.

Personnage haut en couleur, bourreau de travail, séducteur à ses heures, Hans Selye a connu la gloire de son vivant. Auteure d'une biographie scientifique du Dr Selye (Hans Selye ou la cathédrale du stress, Le jour, 1992), Andrée Yanacopoulo explique qu'il a joui dans les années 70 d'une réputation digne des grandes vedettes du milieu artistique. «Les Américains insistaient pour que les tours de ville les conduisent devant les fenêtres de son laboratoire, au septième étage de l'aile est du Pavillon principal.»

Hans Selye est vénéré en Hongrie, où l'on trouve des timbres à son effigie, et une université porte son nom à Komárno, en Slovaquie. L'endocrinologue a été déclaré «personnage d'importance historique nationale» par la Commission des lieux et monuments historiques du Canada à l'occasion du 25e anniversaire de sa mort. Un projet de monument destiné au pavillon qui a abrité ses travaux était dans les cartons de l'organisme fédéral, mais il a été abandonné depuis.

Le peintre Salvador Dalí a illustré l'affiche d'un congrès sur le stress à la demande d'Hans Selye.

Ses archives à l'UdeM

En 2008, la Fondation Hans-Selye faisait don à l'Université de Montréal d'un imposant fonds d'archives ayant appartenu à sa dernière conjointe, Louise Drévet-Selye. À l'intérieur de la cinquantaine de boîtes acquises, on trouve quelques surprises dont des reproductions, sous forme d'affiches, d'une oeuvre de Salvador Dalí commandée par le Dr Selye à l'occasion d'un symposium sur le stress à Monaco en 1979. Le dessin, signé, montre des visages et des crânes exsangues le long d'un axe avec un paysage montagneux et un soleil couchant en arrière-plan. Le mot stress figue à l'avant-plan, calligraphié sur un griffonnement de l'année au stylo rouge.

«La plupart des chercheurs qui ont fait un doctorat ou un postdoctorat sous sa direction ont mené de belles carrières par la suite», fait observer Yvette Taché durant un entretien de son laboratoire de l'Université de Californie à Los Angeles. Elle-même a obtenu des fonds des National Institutes of Health après ses passages au Québec de 1970 à 1976 et de 1981 à 1982, ce qui lui a permis d'ouvrir son laboratoire dans un centre de recherche de pointe. Sa carrière scientifique a été jalonnée de succès ; elle a reçu en 2014 la plus haute distinction du Biomedical Laboratory Research and Development des États-Unis pour ses travaux sur la compréhension du système nerveux central et son influence sur la fonction digestive en période de stress, devenant la première femme à remporter ce prix depuis 50 ans. Elle poursuit aujourd'hui des recherches fondamentales sur le stress.

Elle garde un souvenir très positif de son passage dans le laboratoire d'Hans Selye. «Le Dr Selye possédait un savoir encyclopédique. Il parlait huit langues et était doté d'une culture exceptionnelle. Ses cours étaient des spectacles, car il avait de réelles qualités théâtrales. Il est assurément l'une des grandes figures de l'histoire des sciences», raconte la dame qui a organisé avec des collègues un grand symposium marquant le centenaire du scientifique en 2007, à l'Université du Québec à Montréal.

Formé à l'école est-européenne, le savant avait des façons de faire susceptibles tout de même d'ébranler les chercheurs non avertis (voir l'encadré «Au frigo !»). Cinq fois par jour, il faisait sonner le gong. L'équipe se réunissait pour des séances de remue-méninges où il disait à ses collaborateurs : « Étonnez-moi ! » Ceux-ci avaient quelques minutes pour exposer leurs découvertes. À 15 h 30, le gong sonnait aussi mais... pour le thé. On s'entretenait alors plus librement sur la science, mais aussi sur les arts et la culture.

Second titulaire de la chaire Hans-Selye de l'Université de Montréal, Michel Bouvier n'a pas connu l'homme de science, mais a lu certains de ses livres. «Il a instauré dans notre milieu une méthode scientifique et une rigueur qui n'avaient pas d'équivalent, relate le directeur général de l'Institut de recherche en immunologie et en cancérologie de l'UdeM. Cette rencontre périodique avec l'équipe multidisciplinaire, par exemple, elle va de soi maintenant. On présente nos travaux, on échange, on critique. À l'époque, ça ne se faisait pas.»

Le professeur Selye entouré de ses étudiants

17 fois chou blanc

Docteur en médecine, titulaire d'un doctorat de l'Université Charles de Prague et diplômé du doctorat de l'Université McGill, Hans Selye se joint au corps professoral de l'Université de Montréal en 1945, après quelques années à l'Université McGill. Il fonde à l'université d'expression française l'Institut de médecine et de chirurgie expérimentales, qui connaîtra des années fastes. Avec des dizaines de collaborateurs, il y mènera ses recherches tambour battant et formera de nombreux chercheurs jusqu'à sa retraite, en 1977. L'objet de ses travaux était le «syndrome d'adaptation». Il en expose les principes en juillet 1936 dans la revue Nature, mais il faudra attendre les années 50 pour que le terme «stress» soit utilisé dans une monographie (The Physiology and Pathology of Exposure to Stress, Acta Endocrinologica, 1950).

Le syndrome d'adaptation dit que le corps réagit en trois temps à un traumatisme. La première phase est l'alarme ; face à un stress, «les humains se sauvent ou combattent», résume le Centre d'études sur le stress humain (CESH). Deuxième phase : la résistance. Le corps s'adapte. «Mais cela est mauvais pour notre santé, car toute l'énergie est concentrée sur la réaction au stress.» Troisième phase : l'épuisement. Si le stress domine, la résistance diminue. «Selon Hans Selye, les patients qui souffrent de stress depuis longtemps peuvent succomber à des crises cardiaques ou à de graves infections en raison d'une plus grande vulnérabilité aux maladies», toujours d'après le CESH.

Les retombées des recherches d'Hans Selye sont incalculables aujourd'hui, mais à l'époque le grand public n'en connaissait que la partie émergée grâce à des livres de vulgarisation tels que Stress sans détresse (Éditions La Presse, 1974) et Le stress de ma vie (Stanké, 1976). Ses travaux n'ont pas échappé à la Fondation Nobel, qui a considéré sa candidature à plusieurs reprises. «Les délibérations sont confidentielles et sont mises sous scellés pour 50 ans. Mais j'ai obtenu la confirmation, en 2012, qu'Hans Selye a été en nomination à 17 reprises», souligne Milagros Salas-Prato, présidente de la Fondation Hans Selye et l'une de ses anciennes étudiantes.

Cela dit, les récompenses se sont accumulées au cours de sa carrière, puisqu'il a reçu quantité de prix et de médailles, qu'il se faisait une joie de montrer aux visiteurs du centre de recherche et de sa résidence, au 659, rue Milton, à Montréal. Mais la mémoire finit par oublier. Un projet d'institut international du stress incluant un musée, dans l'immeuble qu'il a habité pendant 40 ans, a été remisé faute de financement, et le bâtiment a été vendu il y a quelques années. Selon Mme Salas-Prato, l'endocrinologue n'est pas reconnu à sa juste valeur au Québec. En Europe, en Asie et même en Amérique du Sud, il demeure un monument scientifique encore de nos jours.

L'Histoire de la médecine au Québec, 1800-2000 (Septentrion, 2014) rappelle que le laboratoire du Dr Selye «joue un rôle capital, durant la décennie 1950-1960, dans la promotion des activités de recherche au Canada». Le nombre de diplômes de maîtrise et de doctorat délivrés et l'expertise en endocrinologie lui donnent un «rayonnement international», écrivent les historiens Denis Goulet et Robert Gagnon. D'ailleurs, c'est à Hans Selye qu'on doit le premier traité d'endocrinologie, publié en 1947. Endocrinology Textbook est dédié à ses étudiants montréalais.

Quand le patron sonne le gong !

Hans Selye arrive à son laboratoire à 7 h du matin et en repart souvent 12 heures plus tard... un rythme qu'il tient sept jours sur sept. Il aura cinq enfants (Cathie, Michel, Marie, André, Jean) et se mariera trois fois. Homme discipliné et rigoureux, il a la réputation de gérer son personnel et de diriger ses étudiants avec une poigne de fer. «Il avait été élevé à la dure en Europe de l'Est et ça paraissait dans sa personnalité et dans son éthique de travail», résume Andrée Yanacopoulo, qui a effectué une soixantaine d'entrevues pour écrire sa biographie scientifique.

Mme Salas-Prato, qui a bien connu le professeur Selye, conserve pourtant de lui un souvenir plaisant. «C'était un homme extraordinaire doté d'un charisme sans égal. Il était incroyablement ouvert sur le monde et aimait collaborer avec des gens de multiples horizons.»

Il aimait aussi s'entourer de personnalités. C'est le Russe Yvan Pavlov qui lui a montré à tenir ses ciseaux de dissection et la chimiste franco-polonaise Marie Curie lui a enseigné. Le médecin canadien Norman Bethune était parmi ses proches. Les coquetels qu'il organise sont courus par l'intelligentsia scientifique d'Amérique et d'Europe. L'énumération de quelques membres du conseil des gouverneurs de l'Institut international du stress, qu'il crée en fin de carrière, laisse pantois : Marshall McLuhan, Richard Buckminster Fuller, Thérèse Casgrain, Alvin Toffler, René Dubos.

En tout cas, il était nettement à l'avant-garde en matière de transport, puisqu'il venait presque tous les jours sur le campus en vélo. Dans les années 50, c'était pour le moins inhabituel. On peut encore voir sa grosse bicyclette à l'accueil du CEPSUM. C'est l'un des rares artéfacts exposés en permanence provenant du chercheur émérite. Faire du vélo, encore aujourd'hui, c'est une bonne façon de maîtriser le stress...

Le syndrome d'adaptation

 


Au Frigo!

La professeure Yvette Taché n'a pas eu la vie facile avec son directeur de thèse, Hans Selye. Lyonnaise d'origine, elle arrive au Québec en 1970 avec trois ans d'études doctorales en poche. Mais le Dr Selye l'accepte uniquement si elle recommence tout son troisième cycle à zéro. Deux ans plus tard, il se désintéresse subitement du sujet de son étudiante et exige qu'elle effectue un virage. Cette fois, elle lui tient tête, ce qui lui vaut d'être «mise au réfrigérateur». C'est l'expression employée pour désigner les membres du laboratoire snobés par le patron. «Il refusait de vous parler et vous ignorait complètement durant des semaines, voire des mois.» La doctorante qui n'a pas 30 ans ne regrettera pas son opiniâtreté, car Hans Selye finit par admettre la pertinence de ses intuitions et évalue positivement son doctorat en 1976.