Steven Guilbeault, l'éminence verte!

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En privilégiant le dialogue, Steven Guilbeault redéfinit l’engagement écologiste, estime l’ancien premier ministre du Québec Jean Charest, qui lui parlait régulièrement quand il était au pouvoir.

Le cofondateur d'Équiterre a redéfini la façon de militer.«Protégeons les fumeurs, car ils forment une espèce en voie d'extinction!» lance Steven Guilbeault devant la caméra de Radio-Canada. Comme les bélugas, ils risquent de disparaître si la tendance se maintient, s'inquiète-t-il. La solution du militant écologiste : «Adoptez un fumeur !»

Non, le véritable Steven Guilbeault ne veut pas sauver les accros du tabac. C'est plutôt le souhait de son avatar dans l'éditorial de l'émission Ici Laflaque en ce 2 novembre 2014. Le cofondateur d'Équiterre, diplômé de l'Université de Montréal en science politique et en sciences religieuses (1995), est l'un des personnages créés par le dessinateur Serge Chapleau pour traiter d'actualité sur un mode satirique.

L'écologiste de 44 ans a le sens de l'humour. Habitué aux caricatures (on l'a présenté comme le «grand gourou vert» et même le «pape de l'environnement» dans les journaux), il sourit de se voir ainsi tourné en dérision. «Vaut mieux en rire», dit l'activiste qui reçoit Les diplômés dans son bureau de la Maison du développement durable, au centre-ville de Montréal. Cordial, affable, il affiche la même attitude que lorsqu'il est interviewé par les grands réseaux de télévision pour ses positions sur les accords environnementaux, les changements climatiques ou les projets pétroliers.

«C'est un excellent porte-parole qui connaît très bien les dossiers qu'il commente, indique Sidney Ribaux, son compagnon de la première heure avec qui il a fondé Équiterre [NDLR : Laure Waridel et François Meloche étaient aussi du nombre]. Il ne perd jamais contenance ; c'est important, car l'environnement est un secteur où les émotions l'emportent souvent sur les arguments rationnels.»

En 20 ans d'amitié et de collaboration, M. Ribaux ne l'a vu qu'une seule fois en colère. C'était en 2009, pendant la Conférence de Copenhague sur le climat. Un groupe d'activistes américains, les Yesmen, avaient diffusé un faux communiqué du gouvernement canadien dans lequel Ottawa annonçait un changement de cap sur la question des gaz à effet de serre. Selon ce canular, le gouvernement visait de nouveaux objectifs de réduction de 40 % en 20 ans (ils sont en réalité de moins de 3 %). Le communiqué renvoyait à un site Web bidon, où le Canada s'affichait désormais comme un «leader en matière de lutte contre les changements climatiques». Au bureau du premier ministre Stephen Harper, on a montré du doigt Steven Guilbeault. «Un tel mensonge n'est pas son style. Au contraire, il se tient bien informé et n'avance rien qui ne soit pas scientifiquement appuyé», reprend François Tanguay, un autre de ses collaborateurs. Ils ont assisté ensemble à la plupart des rencontres internationales de l'ONU et signent à quatre mains un livre qui figure sur la liste des ouvrages à succès dans la catégorie des essais : Le prochain virage (Éditions Druide).

Le bureau du premier ministre canadien ne s'est jamais excusé de cette accusation injustifiée.

Steven Guilbeault, façon Serge Chapleau, dans Ici Laflaque. «Profession : thermomètre de la planète.»

L'autre façon de militer

«Steven Guilbeault a choisi une autre façon de militer»,  affirme l'ancien premier ministre du Québec Jean Charest, qui a accepté de se confier aux Diplômés au sujet de l'écologiste. «Il travaille avec les forces politiques en place pour faire avancer les choses plutôt que de chercher la confrontation. C'est très précieux pour la société», note M. Charest, retourné à la pratique du droit pour la firme McCarthy Tétreault après son retrait de la vie publique.

M. Charest révèle que, pendant ses années au pouvoir, Steven Guilbeault pouvait lui téléphoner directement. «Je pouvais compter sur lui pour mieux comprendre les propositions du milieu. Nous n'étions pas toujours d'accord, mais je respectais ses opinions.»

L'écologiste a eu son influence dans l'élaboration d'un plan d'action gouvernemental pour lutter contre les changements climatiques qui comportait des mesures novatrices en matière d'énergie et de transport en commun ainsi que le premier projet de redevances sur le carbone en Amérique du Nord. De plus, les aires protégées du Québec ont progressé significativement pendant les années Charest.

«On voit beaucoup Steven Guilbeault dans les médias, mentionne François Tanguay, mais il est surtout efficace là où on ne le voit pas!»

Sollicité par plusieurs partis politiques tant au fédéral qu'au provincial, Steven Guilbeault demeure fermement attaché à son rôle au sein d'Équiterre, même s'il ne ferme pas la porte à la politique active.

En tout cas, il bénéficie d'une bonne réputation si l'on en juge par ce sondage qu'a réalisé en 2007 la firme Côté communication-conseil, de Québec, qui le plaçait au deuxième rang des personnalités les plus populaires de la province après le maire de Québec, Régis Labeaume. Dans la population, il jouit à l'heure actuelle d'une meilleure cote d'amour que les principaux chefs de parti.

Papa, boulot, vélo

Selon le bureau des communications d'Équiterre, le nom de Steven Guilbeault revient de 500 à 600 fois annuellement dans les médias d'ici et d'ailleurs. La veille de l'interview avec Les diplômés, il avait répondu à trois demandes d'entrevue (La Presse, Radio-Canada et La Presse canadienne). Un dimanche soir...

Cette attention médiatique est l'une des plus grandes forces du mouvement, mais il n'en a pas toujours été ainsi. «Il y a 15 ans, nous avions un mal fou à faire connaître notre cause, se souvient-il. Heureusement, les questions environnementales sont de plus en plus présentes dans les préoccupations des gens, ce qui transparaît dans les médias.»

Père de quatre enfants et conjoint d'une femme qui en a deux, Steven Guilbeault est aussi un homme de famille. Il prend soin de garder une partie de sa vie privée. Comment  concilier cette disponibilité tout azimut avec ses responsabilités de papa? «Je ne prends rien entre 17 h et 20 h, sauf exception, par exemple pendant une conférence internationale où des enjeux majeurs sont débattus. Et mon employeur se montre flexible quand ma famille l'exige.»

Le jour de notre rencontre, il avait enfourché son vélo en plein milieu de l'avant-midi et avait roulé dans la neige (il pédale en toutes saisons) jusqu'à l'école de sa fille pour  applaudir son spectacle de fin d'année.

La Maison du développement durable, à Montréal, héberge le siège social d'Équiterre.

Équiterre d'aujourd'hui

Steven Guilbeault se plaît à regarder le chemin parcouru depuis les premiers pas de l'organisme fondé dans un local étudiant : le Groupe d'action pour la solidarité, l'équité, la communauté et le développement (ouf), rebaptisé Équiterre.

Avec un chiffre d'affaires annuel de trois millions, l'organisme emploie aujourd'hui 40 personnes, à Montréal et à Québec, sans compter la petite armée de bénévoles dans les différentes régions. Équiterre est l'initiatrice de la Maison du développement durable, le seul immeuble LEED platine du Québec et l'un des plus verts d'Amérique du Nord. Tout, ici, a été pensé en fonction de l'économie énergétique. Les fenêtres sont en alliage d'argon et la géothermie fonctionne à plein régime — on n'a pas allumé le chauffage en trois ans. Même les planchers sont faits en partie de fibre recyclée. Le mur végétalisé purifie l'air... et enjolive le décor.

On n'oublie pas le volet communautaire. Dans le bâtiment, plusieurs locataires sont des organismes à vocation sociale. En vertu d'une formule originale, une partie du loyer constitue une mise de fonds qui pourrait leur permettre d'acquérir leurs locaux comme on achète un appartement en copropriété. À long terme, cela libère ces organismes des frais de location, qu'ils peuvent consacrer à leur mission.

La religion, élément fondateur de l'humanité

C'est l'oncle de Steven Guilbeault, Valmont Guilbeault, missionnaire dans la congrégation de Sainte-Croix en Haïti, qui lui a donné le goût des études en sciences religieuses. «C'est un homme pour qui j'avais beaucoup d'estime quand j'étais enfant. Lorsqu'il nous rendait visite, nous avions d'intéressantes discussions sur l'engagement, l'entraide, l'avenir de l'humanité.»

À la Faculté de théologie et de sciences des religions, il s'intéresse à la théologie de la libération, en vogue en Amérique latine. Tout en considérant que la religion demeure un «élément fondateur de l'humanité toujours d'actualité», il bifurque vers des études en science politique. Il fait par la suite une majeure en sociologie. Il se dit toujours croyant mais non pratiquant.

Il s'est inscrit à la maîtrise dans le but d'écrire un mémoire sur les changements climatiques, «le plus grand défi de l'histoire humaine». Mais il abandonne progressivement ses études à partir des années 2000, époque où il pratique l'activisme. Il attirera l'attention au pays en juillet 2001 lorsqu'il escaladera la Tour CN, à Toronto, pour y accrocher une banderole signée Greenpeace.

«Mes études universitaires m'ont appris à mieux comprendre le monde, notamment les systèmes politiques et les grands enjeux internationaux», résume-t-il.

Médaillé de l'Université de Montréal en 2012, il a reçu plusieurs distinctions. Il a été reconnu comme l'un des 50 acteurs mondiaux du développement durable par le magazine français Le Monde en 2009 et le magazine américain Americas Quaterly.

Pour ou contre Steven Guilbeaut?

«Steven a été l'un de nos bons étudiants. Avide de découvertes intellectuelles, il venait me voir régulièrement pour me consulter sur différents sujets et je lui prêtais des livres», se rappelle Jean-Guy Vaillancourt, professeur au Département de sociologie. Dès les années 70, M. Vaillancourt a posé les premiers jalons de la recherche en environnement en sciences humaines à l'UdeM. Il continue de suivre la carrière de son ancien étudiant. «Steven incarne un modèle de militantisme très différent de celui qu'on voyait dans les   années 70. Il sait utiliser l'information pour faire progresser ses causes.»

Tous ne partagent pas son avis. L'économiste Léo-Paul Lauzon l'a traité de «lobbyiste déguisé» dans son blogue du Journal de Montréal. Pour lui, le militantisme à la sauce Équiterre sert plutôt «les intérêts supérieurs de la classe dominante».

Steven Guilbeault connaît ce genre d'arguments. Il n'y est pas insensible, mais il assume pleinement ses choix. «Certains me reprochent, parmi les écologistes, d'être trop conciliant, pas assez radical. On peut demeurer un pur et prêcher dans le désert. Je crois qu'il faut faire des compromis pour avoir un effet sur l'évolution de la société. D'ailleurs, il n'y a pas que de mauvaises nouvelles en matière de protection de l'environnement au Québec. On a fait des progrès depuis 20 ans. Et j'aime croire qu'Équiterre y est pour quelque chose. Un tout petit peu, mettons.»