Jacques Goldstyn, géologue des mines... de crayon

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Jacques Goldstyn a renoncé à une carrière de géologue pour illustrer la science. C’est lui qui donne vie aux Débrouillards et à la grenouille Beppo.

Le dessinateur dans son écosystème La grenouille Beppo sur la tour, dessin gracieusement offert par l'artiste. Enfant, Jacques Goldstyn dessinait tout le temps. Il a rêvé d'une carrière de dessinateur professionnel et son rêve s'est réalisé il y a plus de 35 ans. Animé d'une créativité qui ne s'épuise jamais, il pige ses idées tantôt dans l'actualité, tantôt dans des recherches ou des entrevues avec des scientifiques. Son cerveau effectue des associations qu'il transpose en images et en dessins rigolos.

 

Dans sa bande dessinée Les Débrouillards, qu'il alimente depuis 33 ans dans le magazine du même nom, ses huit principaux personnages sont tous bien campés. Simon, par exemple, a l'esprit d'entreprise et cherche toujours le moyen de gagner de l'argent avec les techniques ingénieuses de Van l'inventeur. Celui-ci, constamment à l'affût des technologies les plus avant-gardistes, est depuis 1998 un héros du magazine White Antelope, publié à Hong Kong. Mais le plus populaire est Beppo, cette grenouille à salopette sortie tout droit de la tête du dessinateur sans référence particulière, si ce n'est que le batracien est réputé être le baromètre de l'équilibre des écosystèmes.

«Beppo, c'est un peu moi, rigole son créateur. Il ajoute son grain de sel à tout ; il est souvent irrévérencieux, mais il dit parfois des vérités. C'est celui qui vient replacer les choses dans leur contexte, même si c'est un hyperconsommateur, contrairement à moi!»

Son talent, Jacques Goldstyn le tient de Michel, son père. «Papa avait ça en lui. Il m'a montré comment faire mes premiers personnages, des soldats, et comment dessiner avec de la perspective», raconte-t-il en illustrant son propos de coups de crayon sur une feuille de papier.

Autodidacte, Michel Goldstyn emmenait sa famille en camping et en profitait pour inculquer à son fils les rudiments de la biologie et de l'astronomie, ou pour lui parler des récentes éruptions volcaniques en Amérique du Sud... «Il était précurseur pour son époque, il comprenait les notions d'équilibre de la nature et à quel point l'être humain pouvait être responsable de la fragilisation des écosystèmes», se remémore l'artiste.

Amoureux de la nature et curieux plus particulièrement des volcans et des fossiles, Jacques Goldstyn étudiera la géologie à l'Université de Montréal de 1978 à 1980.

À ce moment-là, la plupart de ses cours sont donnés au Département de génie géologique de l'École Polytechnique. Ses illustrations de coupes stratigraphiques des sols sont très détaillées et il les agrémente de multiples dessins. Son talent est rapidement détecté et on lui demande de collaborer au journal étudiant, Le Polyscope, «dans lequel je caricature les professeurs», dit-il l'air espiègle.

Géologue de jour, dessinateur de nuit

À l'automne 1980, un collègue ingénieur devenu journaliste à l'Agence Science-Presse lui présente Félix Maltais, qui s'apprête à lancer le mouvement des Débrouillards, implanté aujourd'hui dans plusieurs pays. Jacques Goldstyn crée pour le professeur Scientifix, l'alter ego de Félix Maltais, des personnages qui mènent des expériences scientifiques dans la cuisine et le garage. Entretemps, il accepte un emploi permanent de géologue en Alberta pour le compte de la compagnie Gulf. Dans son esprit, c'est la fin de sa carrière de dessinateur, mais Félix Maltais insiste pour qu'il poursuive sa collaboration avec l'Agence. «J'achève donc en Alberta le premier recueil d'expériences qui s'appelle Le petit débrouillard

Le recueil des 66 chroniques illustrées avec humour sera vendu à 65 000 exemplaires! Un succès monstre dans le créneau. D'Alberta, le «dessinateur en exil» alimente les pages d'Hebdo Science et de Québec Science ainsi que de publications du Conseil de développement du loisir scientifique. Après un an de ce double emploi du temps, il abandonne définitivement la géologie pour la communication scientifique. «Même si la géologie est derrière moi, j'ai toujours un appétit insatiable pour les cailloux. Mon garage en est plein, ce qui fait enrager ma femme», mentionne-t-il en riant.

Le fondateur des Débrouillards est élogieux à l'égard de Jacques Goldstyn, qui a su concevoir des personnages marquants dans le monde de la vulgarisation scientifique francophone. On sent qu'une profonde amitié unit les deux hommes. «Avec la bande des Débrouillards, on explore le pôle Nord, on se retrouve au centre de la Terre. Pour moi qui suis un ancien lecteur de Spirou et de Tintin, Jacques est de la trempe de ces grands bédéistes», résume M. Maltais.

Peu après, en 1982, naît la revue Je me petit-débrouille — qui deviendra Les Débrouillards 10 ans plus tard. Pour Jacques Goldstyn, ce choix professionnel lui permet de marier ses deux passions, le dessin et la science, pour rendre la connaissance accessible au plus grand nombre.

Jacques Goldstyn déclare ne pas spécifiquement penser aux enfants lorsqu'il dessine. «Je suis surtout habité par le désir de transmettre des connaissances et un peu de sagesse — comme mon père l'a fait avec moi — par l'entremise de mes personnages, qui sont des enfants mais avec des défauts d'adultes.»

La grenouille Beppo sur la tour, dessin gracieusement offert par l'artiste.

Science et conscience

Mettre les choses en perspective plaît particulièrement à Jacques Goldstyn. Et pas seulement en ce qui concerne la science.

Dans les années 80, il collabore régulièrement au défunt magazine Croc, dans lequel il illustre notamment «Les fiches du neurone banni», en plus de produire une bande dessinée noire intitulée Toto le Bosniaque. «La guerre en Bosnie-Herzégovine m'a bouleversé, expliquet- il. Elle a été à la fois très brutale et très longue. J'ai créé Toto, un petit débrouillard qui parvient à traiter tant avec les journalistes qu'avec les militaires. Ça a été pour moi une forme d'exutoire.»

Puis, en 1997, il signe ses oeuvres du nom de Boris, en référence au personnage méchant du dessin animé Koko le Clown. Les dessins de Boris, plus incisifs que ceux des Débrouillards, paraissent entre autres dans le journal de la Confédération des syndicats nationaux ainsi que dans le journal satirique Le Couac. Son pseudonyme lui permet de mettre une distance entre ces dessins-là et sa contribution auprès des jeunes. «Le pseudonyme neutre me donne la liberté de réaliser toutes sortes de caricatures, parfois même anticléricales, sans avoir à attacher mon patrimoine génétique en pièce jointe», indique-t-il, soulignant que son patronyme, d'origine juive, lui vient de son grand-père. Comme plusieurs membres de la communauté, il a été affecté par le massacre à Charlie Hebdo en janvier dernier. Par solidarité, il a conçu des images percutantes qui ont circulé dans les réseaux sociaux et a participé à des manifestations pour la liberté d'expression. Il prépare pour cet automne une bande dessinée sur le thème des prisonniers d'opinion qui sera publiée chez Bayard en collaboration avec Amnistie internationale.

Mais, à l'instar de ses célèbres Débrouillards, Jacques Goldstyn est habité par une certaine candeur. «Mes jeunes héros veulent refaire le monde et ils croient pouvoir y arriver. Il faut garder l'espoir que l'intelligence et la connaissance triompheront de la bêtise qui nous entoure», conclut-il mi-figue, mi-raisin.

Martin LaSalle