Élise Dubuc travaille avec des communautés autochtones pour le retour d'objets sacrés

  • Forum
  • Le 4 mai 2015

  • Dominique Nancy

En 5 secondes

Des milliers d'objets amérindiens sont disséminés dans les musées d'Amérique du Nord. Élise Dubuc collabore avec des communautés autochtones du Québec afin qu'elles récupèrent certains objets culturel

Ce tambour est un objet rituel traditionnellement utilisé par les autochtones pour entrer en communication avec l'esprit des ancêtres et des animaux. Photo : Marie-Ange Raphaël.Un magnifique tambour fait de bois courbé et de peau de caribou se trouve actuellement au National Museum of the American Indian (NMAI) de la Smithsonian Institution à Washington. La communauté innue de Mashteuiatsh considère que cet objet rituel, le teuehikan, a une grande pertinence pour ses membres, alors qu'il en reste peu, et elle aimerait que cet héritage puisse être transmis aux jeunes générations.

 

«Pour la communauté, c'est plus qu'un instrument de musique. Il était traditionnellement utilisé pour entrer en communication avec l'esprit des ancêtres et des animaux, mentionne Élise Dubuc. Dans un contexte de réappropriation culturelle et politique, il revêt une importance majeure pour cette nation amérindienne.»

Depuis 2010, la professeure du Département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques de l'Université de Montréal et directrice du programme en muséologie est à la tête d'un projet d'envergure financé à hauteur d'un million de dollars par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. L'objectif principal est le retour auprès des Amérindiens d'objets culturels ou cérémoniels disséminés dans diverses collections muséales canadiennes et américaines par des demandes de restitution faites aux musées, ainsi que la recherche de solutions pour rompre avec la tradition coloniale de dépossession.

Élise Dubuc. Photo : Amélie Philibert

Deux communautés autochtones du Québec ? les Pekuakamiulnuatsh de Mashteuiatsh, au Lac-Saint-Jean (anciennement appelés Montagnais de Pointe-Bleue), et les Anishinabeg de Kitigan Zibi (autrefois nommés Algonquins de Maniwaki), dans l'Outaouais ? sont partenaires de ce projet baptisé Nikanishk, qui signifie «oies sauvages». «Les bernaches du Canada sont devenues le symbole et la métaphore de notre projet de retour des objets, car les oies reviennent toujours», indique Mme Dubuc.

Juste au NMAI, quelque 800 objets liés à ces deux communautés ont été répertoriés par son équipe. «Plusieurs ont été achetés par Frank Gouldsmith Speck, un anthropologue américain qui parcourait le Québec et la Nouvelle-Angleterre dans les années 1910-1940. Il les vendait ensuite à divers musées pour financer ses recherches, raconte la chercheuse. Pour les communautés autochtones, il est important de ravoir ces objets pendant que les aînés, toujours vivants, peuvent encore expliquer leur usage à leurs descendants.»

Une vingtaine de ces objets intéressent vivement ces communautés et pourraient donner lieu à une demande de restitution. «Les relations et négociations avec les musées centraux sont très exigeantes pour les communautés, qui doivent se familiariser avec les politiques d'établissements parfois étrangers, dont les critères d'acceptabilité de demandes de retour, explique Mme Dubuc. Des discussions se déroulent présentement dans les communautés et l'on tente de définir en ses propres termes et valeurs les motifs des demandes de restitution.»

À Mashteuiatsh, le teuehikan attire l'attention, mais aussi un collier de portage et des mitaines usées qui évoquent la présence des ancêtres. À Kitigan Zibi, les régalia (vêtements de cérémonie) et la coiffe de plumes de Mme Buckshot, l'informatrice principale de Frank Gouldsmith Speck, sont pour les membres de la communauté de la plus grande importance.

Cette coiffe de plumes a appartenu à l'une des informatrices de l'anthropologue américain Frank Gouldsmith Speck, qui parcourait le Québec dans les années 1910-1940. Photo : Sierra Lee Odjick

Le droit d'inhumer ses morts

«De réelles avancées ont eu lieu en ce qui concerne le retour des restes humains, notamment grâce à une nouvelle éthique et à un nouveau respect entre les musées et les communautés sources», note la professeure.

Le cas de la tête d'un guerrier maori, qui a fait les manchettes partout sur la planète, est éloquent. Le crâne momifié et tatoué, possession d'un musée français, a été restitué, en octobre 2011, à l'ambassadeur de Nouvelle-Zélande, sous réserve d'être inhumé selon le rite maori. Plus près de chez nous, un totem ayant appartenu à la nation haisla de la Colombie-Britannique et qui se trouvait à Stockholm depuis 1929 a été rendu en 2006 au Canada après 15 ans de démarches de la part des Haisla. «Le mât mortuaire, qui incarne pour les autochtones l'âme de la famille de G'psgolox, a finalement été retourné à la terre en 2013 pour se décomposer et suivre ainsi le cycle naturel des choses», souligne Mme Dubuc.

Ces exemples ne sont pas sans illustrer les problèmes que soulève l'application de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, signée à l'ONU en 2007, prévoyant un droit à la récupération des restes humains et des reliques funéraires dispersés dans les musées du monde. Le droit d'honorer ses morts n'est pas toujours compatible avec la conservation. La restitution, lorsqu'elle est motivée par le souci de rendre hommage aux morts, peut mener à la destruction par inhumation ou incinération. Cette perte a été décriée par certains scientifiques.

À l'ère du numérique

Les avancées sont toutefois nettement moins probantes quand il s'agit d'artéfacts ne provenant pas de sépultures, signale Élise Dubuc. D'abord, parce que la notion d'«objet culturel ou patrimonial», voire de ce qui est «sacré», reste ambigüe. «Les définitions et critères adoptés par les musées centraux ne correspondent pas aux besoins ou aux réalités des communautés», dit-elle. Ensuite, la restitution pose parfois des problèmes d'ordre pratique, comme lorsque les communautés n'ont pas les installations pour assurer la conservation des objets, ou encore des problèmes idéologiques, quand la conservation muséale à long terme n'est pas le but des demandes de retour.

«Les communautés autochtones peinent à faire valoir leurs droits sur les objets de leur patrimoine, affirme la chercheuse. Elles ont même de la difficulté à y avoir accès, puisque les objets sont souvent conservés loin des communautés d'origine. Et les musées centraux sont réticents à laisser aller les collections qui fondent leur notoriété.»

À ce jour, le projet Nikanishk a permis à des jeunes de visiter des lieux de conservation et favorisé la prise de contact des membres des Premières Nations avec leur patrimoine ancestral par la médiation de l'objet, en plus de revaloriser l'apport et les compétences des aînés, des porteurs de savoirs et savoir-faire. De nouvelles formules concernant la restitution sont également appliquées, par exemple l'élaboration de sites Web permettant la mise en valeur du patrimoine par les musées virtuels.