Est-ce la fin des plantes médicinales?

  • Forum
  • Le 4 mai 2015

  • Dominique Nancy

En 5 secondes

Pour le chercheur et botaniste Alain Cuerrier, sauvegarder la biodiversité signifie aussi assurer la préservation des savoirs botanique et faunique des autochtones.

Illustration : Benoît GougeonTriste constat de la Banque mondiale : de nombreuses plantes sauvages aux propriétés médicinales sont menacées d'extinction à cause de la déforestation tropicale et du commerce intensif dont elles font l'objet. Perdrons-nous le savoir ancestral lié aux plantes médicinales? «À défaut d'agir, plus de 25 % des espèces disparaîtront d'ici la fin du siècle. Il en va de même de la quasi-totalité des quelque 5000 langues autochtones, en voie de disparition», déplore Alain Cuerrier, professeur à l'Institut de recherche en biologie végétale de l'Université de Montréal.

 

Des milliards de personnes dans le monde utilisent des remèdes naturels pour guérir toutes sortes de maux ou encore renforcer l'activité du système immunitaire. Victime de son succès dans les années 70, l'ail des bois a par exemple presque disparu du territoire québécois parce que les gens en récoltaient le bulbe, tuant le plant du même coup. Ce pourrait être aussi le cas de l'orpin rose (Rhodiola rosea), de l'acore d'Amérique (Acorus americanus) et du thé du Labrador (Rhododendron groenlandicum).

Les deux tiers des plantes commercialisées qui possèdent un principe actif poussent toutefois dans les pays du tiers-monde, notamment dans les forêts tropicales d'Afrique, du Sud-Est asiatique, d'Amérique centrale et d'Amérique du Sud. Ce sont principalement les pays occidentaux qui les exploitent. Les géants de la pharmacie, tels Merck et GlaxoSmithKline, cueillent ainsi des plantes au Costa Rica, au Suriname et au Laos.

Selon l'ethnobotaniste, cet intérêt pour les substances naturelles de la part de l'industrie pharmaceutique et de l'industrie des cosmétiques (dont Lise Watier) justifie une action énergique en faveur de la préservation de la biodiversité. «La diversité des espèces animales et végétales est une richesse qu'il faut entretenir comme un précieux réservoir de gènes et de molécules thérapeutiques, dit celui qui est depuis 2014 président de l'International Society of Ethnobiology. C'est la garantie pour l'être humain qu'il pourra subvenir à ses besoins et fabriquer des médicaments en cas de problème.»

Il rappelle que six espèces de plantes procurent directement ou indirectement près de 80 % des calories ingérées par l'humain : le blé, le riz, le maïs, la pomme de terre, la patate douce et le manioc. On pourrait donc croire qu'il suffit de disposer d'une variété unique de ces légumes et céréales pour assurer la subsistance des populations. Mais qu'une maladie inconnue frappe les plantes cultivées, et voilà nos agronomes à la recherche de variétés sauvages naturellement résistantes pour les hybrider avec les plantes domestiques. «Du coup, la biodiversité n'apparaît plus comme un luxe», affirme le chercheur.

Au cours des 15 dernières années, il s'est rendu de multiples fois au Nunavik-Nunatsiavut et à Mistissini pour étudier le «savoir botanique» des Inuits et des Cris du Québec et du Labrador. Sur le terrain, il effectue un véritable travail de détective en partenariat avec les populations locales. Avec l'aide d'un interprète, il présente à un aîné des plantes qu'il a récoltées autour du village. Puis il note ses commentaires. La connaissance que les autochtones ont acquise, au fil des siècles, des propriétés thérapeutiques des espèces végétales qui les entourent est inestimable.

Prenez l'airelle rouge, que les aînés de la communauté crie appellent «wiishichimanaanh» (et qu'ils n'ont aucun mal à nommer!) : elle est depuis longtemps connue pour aider à traiter les problèmes urinaires fréquents et la vision trouble. «Chez les Cris, ce fruit pourrait être utilisé dans le traitement du diabète. Du moins pour en atténuer les symptômes, comme la rétinopathie et les problèmes cardiovasculaires. Il pourrait même agir comme un protecteur des nerfs.»

En plus de son travail universitaire, Alain Cuerrier a publié avec des collègues huit ouvrages de vulgarisation sur le savoir autochtone en botanique, dont Rhodiola rosea (CRC Press, 2014) et Plantes des villages et des parcs du Nunavik (Éditions MultiMondes, 2011).