Donnons-nous trop d'antibiotiques aux vaches?

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  • Le 19 mai 2015

  • Dominique Nancy

Cette vache Holstein, qu'examine le Dr Jean-Philippe Roy, est saine. Sa production quotidienne peut varier de 20 à 40 litres de lait, selon la période de l'année. Photo : Marco Langlois

Tous les troupeaux de vaches laitières en Amérique du Nord sont infectés à divers degrés à un moment donné par la mammite bovine, une inflammation des tissus mammaires qui coûte des millions chaque année aux producteurs laitiers. Cette maladie peut-elle nuire à la qualité du lait que l'on consomme?

 

«Il est peu probable de trouver dans son verre de lait des grumeaux dus à une mammite clinique. Le lait infecté est aussitôt jeté. Il est interdit depuis longtemps de vendre ce lait. Avec l'implantation du programme Lait canadien de qualité, en 2009, des normes encore plus strictes ont été instaurées et toutes les étapes de la production laitière sont systématiquement surveillées avant la commercialisation», répond Jean-Philippe Roy, professeur à la Faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal et spécialiste de la santé bovine.

Depuis les trois dernières années, le Québec s'est nettement amélioré sur le plan du comptage des cellules somatiques, des cellules du système immunitaire qui s'activent quand survient une infection (voir l'encadré «À quoi sert le comptage des cellules somatiques?»). Mais la santé des pis et la qualité du lait demeurent une préoccupation constante. «Le traitement et la prévention des mammites comptent pour plus de la moitié de tous les antibiotiques utilisés par les producteurs laitiers», souligne le chercheur, membre du Réseau canadien de recherche sur la mammite bovine et la qualité du lait.

Le Dr Roy a fait de l'amélioration du diagnostic de la mammite et de la réduction de la quantité des antibiotiques employés son cheval de bataille. «Ce sont les deux principaux axes de mes travaux de recherche», dit le vétérinaire.

Du trayon au verre de lait

Toute vache à haut rendement laitier présente un risque accru de mammites et, par conséquent, de résidus d'antibiotiques ou de cellules somatiques en plus grand nombre dans le lait. Au Québec, ces deux paramètres sont contrôlés de la ferme jusqu'à l'épicerie. L'entreprise Valacta analyse, dans ses laboratoires de Saint-Anne-de-Bellevue, tous les échantillons de lait de chacune des vaches  des 5000 troupeaux des fermes laitières bovines de la province qui participent à ce programme volontaire. Le comptage des cellules somatiques (CCS) dans le lait de réservoir se fait une fois par semaine alors que les tests sur les résidus d'antibiotiques sont effectués dans tous les réservoirs de lait au moment de la collecte, soit tous les deux jours.

Un CCS qui dépasse les 400 000 cellules somatiques par millilitre de lait entraîne des avis, voire des pénalités pour les producteurs laitiers. En 2013, seulement 3,37 % des producteurs québécois ont été au-delà de cette norme maximale. Par contre, aucune loi canadienne, pour l'instant, ne précise ni ne régit la quantité d'antibiotiques à utiliser, comme c'est le cas dans plusieurs pays européens. Le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec (MAPAQ) a déposé l'automne dernier un projet de loi pour lutter contre une utilisation préventive des antibiotiques chez les animaux de production, fait observer le Dr Roy. «L'objectif est de bannir l'usage, en l'absence de maladies, de certaines classes d'antibiotiques de grande importance en santé humaine.»

Actuellement, en Amérique du Nord, les traitements antibiotiques intramammaires au tarissement sont recommandés de façon universelle pour toutes les vaches d'un troupeau après la dernière traite, au moment du tarissement. «Je suis de ceux qui croient que la recommandation du MAPAQ serait bénéfique. Les avantages d'un traitement sélectif au tarissement incluraient une diminution des coûts et de la quantité d'antibiotiques employée et, donc, une présence moins grande de résidus antibiotiques et un risque plus faible de développement de la résistance bactérienne.»

La question de la transmissibilité de la biorésistance animale à l'être humain n'a jamais été aussi cruciale, selon Jean-Philippe Roy. «On n'a pas découvert de nouveaux antibiotiques depuis au moins 20 ans, rappelle-t-il. Nous avons besoin d'une réponse globale pour préserver l'efficacité des antibiotiques actuellement sur le marché.» Mais les études manquent à l'appel. Résultat? On rumine toujours sur le problème des microorganismes capables de s'adapter aux substances médicamenteuses par l'acquisition de mécanismes de résistance. Et, finalement, susceptibles de se transmettre à l'humain par le lait et la viande.

Le Dr Roy n'a pas attendu de loi pour réagir. Avec des chercheurs de l'Université de l'Île-du-Prince-Édouard, il a effectué une étude sur le tarissement sélectif pour abaisser la quantité d'antibiotiques utilisés dans les troupeaux. Les données relatives à plus de 1600 bovins issus de 16 troupeaux du Québec et des Maritimes ont été analysées sur une période de deux ans. Les résultats publiés en janvier dernier dans le Journal of Dairy Science montrent que le tarissement sélectif permet une réduction de 25 % du recours aux antibiotiques. Sur un troupeau de 100 vaches, cela signifie que 25 d'entre elles n'ont pas reçu de traitement et qu'il n'y a pas eu d'incidence négative sur la santé des pis et la production laitière de l'animal.

La deuxième phase de cette recherche, actuellement en cours, vise un traitement encore plus sélectif qui cible uniquement les trayons infectés. Parviendra-t-on ainsi à réduire de 40 à 50 % l'usage des antibiotiques? C'est ce que cette nouvelle étude permettra de découvrir...

Pour mieux prédire l'évolution des cellules somatiques

Partout au Canada et aux États-Unis, comme ailleurs dans le monde, les mêmes bactéries sévissent. Mais pas dans les mêmes proportions. Au Québec, Staphylococcus aureus est l'un des pires ennemis à combattre. Dans l'Ouest canadien, ce sont Escherichia coli et les streptocoques environnementaux qui font des ravages considérables.

Six espèces bactériennes sont en fait responsables aujourd'hui de 90 % des infections. Ces espèces se différencient par le degré de gravité et la durée de l'infection, mais également par leur mode de transmission, note le Dr Roy. On distingue ainsi les microorganismes contagieux et les microorganismes environnementaux.

Mais soigner une infection mineure n'est pas toujours efficace. Pire, cela pourrait empêcher le système immunitaire de la vache de protéger l'animal. «Tous les agents causant la mammite sont différents, signale Jean-Philippe Roy. Certains sont contagieux, d'autres sont combattus facilement ou, à l'inverse, entraînent des traitements prolongés, quelques-uns ne peuvent être détruits et d'autres ne doivent pas amener la prise d'antibiotiques.»

Afin de mieux conseiller les producteurs laitiers, le Dr Roy a élaboré un modèle mathématique simple qui permet de prédire le risque de dépassement de la limite des 400 000 cellules somatiques par millilitre de lait. Il suffit de combiner les données du contrôle laitier des cellules somatiques obtenues durant quelques mois consécutifs et certaines caractéristiques du troupeau (production de lait moyenne, nombre de jours depuis la mise bas des vaches, etc.) issues du logiciel Dossier de santé animale et bingo! Un pourcentage indique la probabilité que le troupeau excède ou non la limite.

Cet outil, testé pendant plusieurs mois auprès de quelque 1000 troupeaux laitiers du Québec, a été conçu en collaboration avec une étudiante, Véronique Fauteux, aujourd'hui diplômée de la Faculté de médecine vétérinaire. Les résultats parus en mars dans le Journal of Dairy Science révèlent que le modèle est efficace et pourrait aisément devenir un outil supplémentaire dans la gestion de la santé mammaire à la ferme.

Dominique Nancy


La vie d'une vache laitière

Dès l'âge de deux ans, la vache peut avoir son premier veau, qu'on lui retire bien vite pour récolter et commercialiser son lait. À partir du vêlage, sa production de lait augmente pendant 10 semaines, puis diminue graduellement pour se tarir au 10e mois, moment où on laisse l'animal reconstituer ses réserves pendant environ huit semaines. «Durant cette période, la vache est plus à risque d'infections intramammaires», mentionne Jean-Philippe Roy. Le producteur laitier peut alors utiliser des antibiotiques comme moyen pour les prévenir. Une autre méthode, à laquelle on recourt depuis peu, consiste à appliquer un scellant interne dans les trayons qui forme une barrière et empêche les bactéries de pénétrer dans le canal des trayons. Ces bouchons s'enlèvent à la suite d'une simple compression du trayon à la première traite.

Après le tarissement, la vache met bas et peut alors être inséminée de nouveau dans les mois suivants pour une gestation de neuf mois. Une vache a ainsi un veau par an et produit annuellement en moyenne, selon sa race, son âge, son alimentation et sa santé, 8700 kilos de lait. Vers cinq ans, sa carrière de productrice laitière est terminée. Sa chair, plus coriace que celle des bouvillons abattus vers l'âge de deux ans, est presque entièrement transformée en viande hachée, soit 50 % du bœuf consommé.


À quoi sert le comptage des cellules somatiques?

Lorsqu'il y a inflammation des pis, le système immunitaire de la vache répond en fabriquant des leucocytes (globules blancs) pour éliminer les corps étrangers. Le comptage des cellules somatiques (CCS) du lait peut donc indiquer si une vache est en train de combattre un microbe dans la glande mammaire.

«Quand le pis est exempt d'infection, le producteur laitier se sert du CCS comme d'un indice de la qualité du lait, indique le Dr Jean-Philippe Roy. Le décompte est aussi un outil pratique pour mesurer la santé générale du troupeau ou d'une vache en particulier.» Depuis 2013, au Québec, le seuil maximal pour le CCS du lait de réservoir est de 400 000 cellules somatiques par millilitre de lait. La majorité des producteurs laitiers québécois ont obtenu en 2014 un taux comparable à la moyenne canadienne de 200 000 cellules somatiques par millilitre de lait, soit 207 000. Un seuil analogue à celui des pays européens. Aux États-Unis, où la limite acceptable est plus élevée, soit 750 000 cellules somatiques par millilitre de lait, la performance est un peu moins grande.

Le comptage bactérien a pour but d'évaluer l'importance des différents microorganismes présents dans un échantillon de lait, dit M. Roy. «L'identification des microorganismes est par ailleurs utile à la ferme pour déterminer la bactérie responsable de l'infection et ainsi appliquer un traitement approprié», ajoute le vétérinaire. L'entreprise Valacta effectue tous ces tests pour le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec.


Signes de la présence d'une mammite

Les mammites cliniques se manifestent de différentes façons. Dans 51 % des cas, l'apparence du lait est anormale (par exemple des grumeaux se forment ou encore le lait est aqueux). Les pis sont enflés dans 38 % des cas. Seulement 11 % des vaches présentent des signes systémiques (fièvre, anorexie). À noter que, même en l'absence de signes visibles de mammite, les infections intramammaires causent une augmentation du nombre de cellules somatiques.

À l'échelle canadienne, les mammites cliniques les plus graves sont principalement causées par les trois bactéries suivantes : Escherichia coli (34,5 %), Staphylococcus aureus (12 %) et les staphylocoques à coagulase négative (11,5 %).