Les plus défavorisés sont les plus exposés au bruit

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  • Le 19 mai 2015

  • Martin LaSalle

En 5 secondes

Plus de 94 000 Montréalais au statut socioéconomique précaire vivraient dans un quartier où règne un bruit continu semblable au son d'un séchoir à cheveux, selon une étude de l'Université de Montréal.

Ce sont d'abord les voitures qui causent le bruit ininterrompu dans lequel baignent près de 100 000 Montréalais. Et ce bruit est comparable au son d'un séchoir à cheveux. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Photo : Denis-Carl Robidoux

 

À Montréal durant l'été, l'exposition à un bruit ambiant élevé et continu est plus grande dans les secteurs défavorisés que dans les endroits où sont établis les ménages les mieux nantis. Plusieurs Montréalais endurent ainsi un bruit persistant semblable au son d'un séchoir à cheveux.

 

 

 

C'est ce qu'ont observé une équipe de chercheurs dirigés par Audrey Smargiassi, professeure à l'École de santé publique de l'Université de Montréal, dans une étude publiée dans la revue Public Health de BioMed Central1, en collaboration avec la Direction de santé publique de Montréal.

Pour en arriver à cette conclusion, les chercheurs se sont d'abord appuyés sur les données socioéconomiques du recensement de 2006 de Statistique Canada – la fiabilité des données du recensement de 2011 étant contestable, puisque l'exercice repose désormais sur une participation volontaire de la population.

Audrey Smargiassi

Unités géographiques et mesure du bruit

Mme Smargiassi et son équipe ont ensuite déterminé le statut socioéconomique des 3147 aires de diffusion de recensement de l'île de Montréal. Une aire de diffusion est la plus petite unité géographique de recensement et compte 585 habitants en moyenne.

Pour qu'une aire de diffusion soit qualifiée de défavorisée, elle devait répondre à huit critères, dont un faible revenu médian des ménages et une proportion définie de la population sans emploi ou vivant sous le seuil de la pauvreté.

L'intensité du bruit a quant à elle été mesurée par échantillonnage durant deux semaines consécutives, à l'été 2010, dans 87 lieux représentatifs de la ville. On a ainsi pu établir pour chacun d'eux l'exposition moyenne au bruit continu sur une période de 24 heures.

Les sources de bruit répertoriées comprenaient notamment la circulation routière et les secteurs industriels, mais la mesure ne tenait pas nécessairement compte de tous les sons pouvant se faire entendre dans un quartier, comme ceux émanant d'un bar.

Un bruit de séchoir en continu

Dans l'ensemble de l'île de Montréal, le bruit ambiant extérieur oscillait entre 50,5 et 68,8 décibels A (dBA), avec une moyenne de 58,3.

Concrètement, 50 dBA équivalent au bruit d'une discussion à voix à peine plus basse que la normale, tandis que 68,8 dBA s'apparentent au son d'un sèche-cheveux.

Les données de Statistique Canada ont surtout mis en lumière que 15,8 % des aires de diffusion dans lesquelles vivent plus de 300 000 Montréalais étaient les endroits à la fois les plus défavorisés et les plus bruyants.

«Cette réalité est plutôt propre à Montréal : dans d'autres grandes villes comme Paris, où le coût du logement est très élevé, l'exposition au bruit touche davantage les gens les plus aisés», fait remarquer Audrey Smargiassi.

En fait, à Montréal, le bruit est plus intense dans le nord-est de l'île, soit aux abords des autoroutes et des quartiers où des industries sont installées, ainsi que dans l'ouest, où sont aussi situés des autoroutes de même que l'aéroport Montréal-Trudeau (Dorval).

Par ailleurs, Mme Smargiassi estime que les personnes en situation de pauvreté pourraient même subir des bruits environnants plus grands, puisque les logements sont généralement moins bien rénovés que les habitations des quartiers où vivent les résidants de la classe moyenne ou supérieure.

«Nos résultats tendent à démontrer que les groupes les plus défavorisés subissent non seulement le poids de la pauvreté, mais aussi celui d'un bruit ambiant élevé, conclut Audrey Smargiassi. Les interventions destinées à réduire le bruit à Montréal devraient cibler les secteurs où la population touche de faibles revenus.»

Martin LaSalle


Sur cette carte de l'île de Montréal (incluse dans l'étude des chercheurs), plus les zones sont foncées, plus on y trouve à la fois des ménages au statut socioéconomique précaire et du bruit intense. Les zones en noir abritent 16 % de la population montréalaise.